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Débat organisé par le Comité Scientifique et Technique

Le patrimoine culturel, ressource fondamentale du développement durable

TOURI Abdelaziz

DEUXIÈME réunion du Consortium STRABON - Delphes 19-23 juin 2003 - Centre Culturel Européen de Delphes.

Après l’énumération des dangers que peut encourir le patrimoine culturel, plusieurs propositions sont faites, à partir de l’exemple marocain, pour gérer celui-ci de manière économiquement rentable, tout en en permettant une meilleure sauvegarde.

Face aux défis culturels du développement, les ressources naturelles dont dispose un pays ont toujours été considérées comme l’élément majeur et indispensable pour assurer la croissance économique et sociale. Jusqu’à ces dernières décennies, le patrimoine culturel a rarement été pris en compte en tant que ressource nationale tout aussi importante que fondamentale, pouvant jouer un rôle important dans le développement. Pourtant, le patrimoine culturel en plus du fait incontestable qu’il constitue une composante essentielle de la particularité des peuples et des communautés et la référence intangible à leur identité culturelle et civilisationnelle, constitue, de plus en plus, de nos jours, un domaine dont l’intérêt économique grandit à mesure que grandit la recherche de ressources économiques nouvelles. Le tourisme culturel, longtemps laissé pour compte par les professionnels et les inconditionnels d’un tourisme de masse tourné volontairement ou involontairement vers les loisirs, et d’un tourisme d’affaires lucratif, est en passe aujourd’hui de prendre une dimension à la mesure de son importance. Lorsque, dans les discours des responsables ou des techniciens, on entend parler des nouveaux piliers du développement -surtout dans les pays à faibles ressources naturelles et minières mais au passé important- le tourisme est là pour figurer en bonne place. Il apparaît ainsi comme une manne à ouvrir surtout en direction du développement local, c’est-à-dire au bénéfice des populations locales et de leur cadre de vie et de travail. Apparaît alors et se renforce le concept de développement durable.

Le développement durable suppose, à mon sens, la prise en compte des populations, de leur spécificité, et leur savoir-faire, dans tout programme concernant l’amélioration de leurs conditions et la constitution de richesses profitables à eux et au pays.

Lorsque l’on parle de tourisme et qu’on le met en corrélation avec le développement durable, c’est à cette interaction entre la population, ses richesses intrinsèques et environnementales et l’attrait qu’elles peuvent exercer qu’il faut penser.

Dans un pays comme le Maroc, dont le patrimoine culturel est une composante essentielle de la vie et de l’économie, au vu de sa qualité, de sa quantité, de sa variété, de son importance dans la vie quotidienne des populations, et de son attrait au plan international, la tentation d’en faire un élément moteur du développement durable est grande et justifiée. Elle n’est pas exempte malheureusement de difficultés et de dangers.

Comment en effet réussir préservation du patrimoine et développement durable ? Autrement dit, comment doit-on gérer, de manière économiquement rentable, le patrimoine, mieux le préserver, mieux le préserver et le promouvoir ? Comment concilier sauvegarde et utilisation économique du patrimoine ?

Ces questions sont importantes et doivent être toujours présentes à l’esprit pour la simple raison que la situation actuelle dans de très nombreux pays, est marquée par une sorte d’antagonisme entre un phénomène de prise de conscience de l’importance économique du patrimoine qui s’est fait jour depuis quelques années et un comportement purement mercantile qui s’en est suivi.

En effet, l’importance économique du patrimoine, sous toutes ces formes, n’est plus à démontrer. L’explosion du tourisme, la vogue des voyages de découverte, la place de plus en plus forte que le tourisme culturel a, depuis peu, commencé à prendre ont toutes pour corollaire le patrimoine. Il n’est plus un secret que les plus grandes destinations touristiques de la planète sont d’abord, et peut-être surtout, des foyers de civilisations anciennes brillantes ou des foyers culturels importants. La France, l’Italie, la Grèce ou de l’Egypte sont les parfaites illustrations de cet état.

Dans les pays émergents, potentiellement aussi riches et bénéficiant en plus d’un effet de mystère, voire encore d’un exotisme, les consciences éclairées n’ignorent pas cette réalité. Elles en font même la démonstration de toute tentative de dynamisation du secteur et l’appui incomparable aux actions qu’elles initient. Elles ne voient pas néanmoins les dangers qu’encourt le patrimoine.

Le premier de ces dangers est la planification hâtive des programmes et des actions. Le patrimoine est un domaine sensible et très fragile. C’est une ressource civilisationnelle et économique non renouvelable. Ne pas être imprégné de cette réalité mène a des issues insoupçonnées, dont la falsification, la perte d’authenticité voire la perte tout court des spécificités et des caractéristiques ne sont pas les moindres. Des exemples malheureux de ce que j’avance sont légions. Sans parler de l’atteinte à l’intégrité des sites souvent fatale que bien des lieux ont connue.

Le second de ces dangers est la falsification de l’histoire. Bien souvent la vérité historique est occultée par les guides ou même par les responsables des lieux. Ceci est principalement le fruit d’une imparfaite connaissance de cette histoire et d’une formation de mauvaise qualité. Ceci est malheureusement aussi le fait de personnes dont l’intérêt mercantile l’emporte sur l’honnêteté intellectuelle.

Cet intérêt manifeste ses méfaits -donc ses dangers sur l’économie d’un pays comme sur sa notoriété et sa réputation- dans le domaine du commerce des antiquités. A plusieurs reprises, nous avions eu à constater la falsification de faits historiques, techniques ou civilisationnels dans la vente d’objets anciens. La malhonnêteté va même jusqu’à produire du faux pour le faire passer pour du vrai.

Le troisième danger enfin est la célébration du modernisme sans frein et de la course au développement élevé au rang de concept intangible, que les planificateurs de l’aménagement du territoire mettent beaucoup d’énergie à faire admettre. Des sites entiers, parfois de première importance, ont ainsi disparu pour laisser place à un tronçon d’autoroute, à un port de plaisance ou à une construction utilitaire. Des savoir-faire ancestraux, principalement dans les métiers du bâtiment, ont été sacrifiés sur l’autel de la domination du béton armé et du préfabriqué. Des quartiers séculaires et typiques ont été éventrés pour les besoins d’ouverture d’artères carrossables, dans le but d’assurer un approvisionnement adéquat audit quartier et d’un confort « moderne » à ses habitants. Des lieux de mémoire ont disparu pour faire place à des projets touristiques de second ordre ou à des bâtiments entrant dans le cadre de la dé densification des anciens quartiers ou dans celui de la lutte contre l’habitant insalubre. Certes, ces dernières actions trouvent leurs motivations dans un sentiment d’honnêteté et positif. Elles n’en restent pas moins du domaine de la recherche de solutions hâtives et irréfléchies car elles entraînent des conséquences irrémédiables.

Que faire donc ?

Ma réponse va découler du cas de mon pays, dont les années passées à la tête de la Direction du Patrimoine Culturel, que vient, depuis trois ans, conforter ma responsabilité au Secrétariat Général du Ministère de la Culture, m’ont permis d’appréhender. Elle pourra être celle d’ailleurs de tout collègue ici présent et dont l’expérience et la connaissance du terrain sont semblables aux miennes comme peuvent être aussi semblables la situation du patrimoine dans leurs pays respectifs.

Trois conditions me semblent indispensables pour asseoir des réponses objectives et porteuses de résultats.

La mise en place d’une structure administrative et de gestion unique qui soit la seule responsable des questions de préservation, de restauration et d’habilitation, et de mise en valeur du patrimoine.

La mise en place d’une stratégie et d’une politique dynamique du patrimoine qui doit considérer ce dernier, dans les approches qui lui sont appliquées, comme un tout. Cette politique doit intégrer, de manière égale et inter pénétrable, les dimensions scientifique, technique et économique.

La dimension scientifique et technique devra prendre en compte :

-  la recherche principalement, qu’elle soit archéologique, ethnologique, sociologique ou technique. Une parfaite prise en main du patrimoine ne peut se rendre effective sans une parfaite connaissance de celui-ci. Les actions de préservation ne peuvent donner de résultats sans une maîtrise des techniques et des procédés anciens et modernes de la restauration des objets, qu’ils soient mobiliers ou immobiliers. La pérennisation des traditions ne peut être envisagée sans un approfondissement de la connaissance de ces traditions, sans une quête presque permanente des moyens de lui assurer cette pérennité. Il ne faut pas oublier, en effet, que l’une de nos responsabilités majeures réside dans l’obligation morale de léguer aux générations futures le patrimoine que nous-mêmes avons hérité ;

-  la dimension scientifique et technique devra prendre en compte aussi la formation d’un personnel qualifié, capable de mener à bien les opérations sur le terrain ;

-  elle devra prendre en compte une connaissance la plus parfaite possible des diverses compositions du patrimoine, de leurs besoins, des attentes et des exigences pour mieux planifier les actions. Les opérations d’inventaire raisonné sont ici fondamentales ;

-  elle devra, de même, prendre en compte, une planification réfléchie, concertée et rigoureuse, des actions, des activités et des approches ;

-  elle devra enfin prendre en compte l’éducation des générations montantes, en même temps que la sensibilisation des citoyens et des responsables à l’importance du patrimoine et à l’obligation de le préserver

La troisième condition pour asseoir des réponses aux questions que nous avons posées est, à mon sens, l’intégration intelligente de la dimension économique du patrimoine. Celle-ci est aujourd’hui prouvée, et en maints endroits, éprouvée. Elle reste encore, dans beaucoup de pays comme le mien, mal comprise, et maladroitement prise en compte.

Cette dimension économique se décline de plusieurs façons :

-  sur le plan de la préservation, elle intègre tous les métiers et les savoir-faire de la restauration, que celle-ci intéresse les monuments ou les objets. Elle intègre aussi les actions de mécénat et de sponsoring dont le retour d’images pour les mécènes, qu’ils soient des personnes, des fondations ou directement des entreprises, n’est point négligeable et qui contribue aussi au développement des activités du mécène-sponsor, donc de l’emploi. Bien que cette dimension est encore timide, force est de constater que des fondations d’entreprises ont vu le jour et s’occupent aujourd’hui du social et un peu du culturel ;

-  sur le plan de la réhabilitation, le champ est large et très diversifié : les monuments peuvent être réhabilités en galeries d’art, en musées, en centres culturels, etc... comme ils peuvent rester tels quels et être visités comme bâtisses historiques ;

-  sur le plan de l’animation enfin, la dimension économique intègre bien tous les métiers de l’animation culturelle et touristique. Il y a là encore un champ très insuffisamment exploité et très peu développé.

De tout ce qui précède, je voudrais conclure à l’importance que revêt la coopération internationale, aux perspectives d’échange et de soutien mutuel qu’elle ouvre et aux résultats positifs insoupçonnés que l’on peut en tirer. Le projet STRABON est, à ce niveau-là, fortement instructif.

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