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Débat organisé par le Comité Scientifique et Technique

Pour un dialogue culturel entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée

WEINRICH Harald

DEUXIÈME réunion du Consortium STRABON - Delphes 19-23 juin 2003 - Centre Culturel Européen de Delphes.

Le parallèle établi, sur le modèle des Vies parallèles de Plutarque, entre l’historien- géographe de l’antiquité grecque Strabon et le géographe arabe Idrisi qui a vécu au XIIe siècle permet de dessiner des parallèles culturels plus nombreux entre les rives nord et sud de la Méditerranée.

Nous sommes en Grèce. Nous sommes à Delphes. Or c’est ici, au premier siècle de notre ère, que l’un des prêtres au service du sanctuaire d’Apollon, Plutarque, a fondé sa renommée littéraire en publiant ses Vies parallèles (Bioi Paralleloi). Cet ouvrage se compose de 46 biographies de personnages illustres, moitié grecs et moitié romains, groupés en séries de deux de telle sorte que leurs vies apparaissent « parallèles » grâce à telles ou telles ressemblances, synthétisées à la fin pour chaque couple dans une comparaison explicite (synkresis). Aussi l’empereur Alexandre le Grand est-il parallélisé avec César, l’orateur Démosthène avec Cicéron, l’homme d’État Phocion avec Caton.

Cette mise en parallèle entre un si grand nombre de personnages grecs et romains a contribué au maximum à rapprocher dans la pensée de la postérité deux mondes très différents entre eux : la Grèce (démocratique, commerciale, spirituelle) et Rome (autoritaire, militaire, réaliste) et à en former une unité homogénéisée, dite « gréco-romaine ».

En France, l’ouvrage de Plutarque a connu un succès extraordinaire dans la traduction publiée par Amyot au XVIe siècle ainsi que dans les nombreuses références et citations que l’on trouve à propos de Plutarque dans Les essais de Montaigne. En Angleterre, c’est Shakespeare qui a pris l’ouvrage de Plutarque comme source pour ses tragédies Jules et César, Antoine et Cléopâtre et Coriolan.

Une deuxième version du parallélisme culturel, toujours sur les traces de Plutarque, préoccupe la France à la fin du XVIIe siècle. C’est la « querelle des Anciens et des Modernes » (Desmarets, Perrault, Boileau, ...). Le parallélisme porte alors, avec peu d’égard pour la différence intérieure entre Grecs et Romains, sur des auteurs tragiques gréco-romains comme Euripide et Sénèque parallélisés avec des auteurs modernes (français) comme Corneille et Racine ou encore sur des fabulistes anciens comme Esope et Phèdre mis en parallèle avec les modernes tels que La Fontaine. Dans cette seconde version de vies parallèles, les grands auteurs du siècle de Louis XIV s’affirment comme les classiques modernes, occupant le même rang historique que leurs confrères anciens, ce qui revient à considérer la culture européenne comme un grand réseau (un « web ») de parallélismes littéraires de toute espèce.

J’en viens maintenant à parler de Strabon, de « notre » Strabon. Ce géographe grec, en vertu de ses descriptions de voyage, est devenu le fondateur « classique » de la discipline géographique. De ce fait, la dénomination « Strabon » choisie pour notre projet apparaît tout à fait justifiée. En ma qualité de lecteur de Plutarque cependant, je me permets de prolonger dans l’histoire, les traces littéraires de son œuvre, en imaginant une troisième version de ce parallélisme culturel qui réunirait alors dans un parallélisme de grande envergure la rive nord (européenne, chrétienne) et la rive sud (arabe, musulmane) de la Méditerranée. Dans cette nouvelle perspective, le premier nom qui me vient très spontanément à l’esprit pour former un couple de vies parallèles avec Strabon est celui du géographe arabe Idrisi qui a vécu au XIIe siècle de notre ère. Né à Ceuta, il a passé une grande partie de sa vie à Cordoue et en Sicile, où il a fabriqué, à la demande du roi Roger, une mappemonde en argent, fort admirée de ses contemporains. De là, il a entrepris de nombreux voyages qui l’ont conduit en Afrique du Nord, en Asie Mineure et en Grèce. Parmi ses ouvrages, je voudrais signaler particulièrement le Divertissement de celui qui veut parcourir le monde, dans lequel il met sur le même plan les faits géographiques et les agréments du tourisme. Récemment, son Voyage en Grèce vient d’être publié en traduction françaises par les soins d’Hervé Duchêne chez Laffont (2003). Il me plaira donc, en hommage à Plutarque, d’appeler parfois notre projet, mais pour l’usage interne seulement, le projet « Strabon- Idrisi ».

N’est-ce là qu’un jeu d’esprit ? Pas tout à fait, me semble-t-il, puisqu’on peut d’ores et déjà en tirer quelques leçons, à savoir celles-ci :

1. Dans ce projet largement embarqué dans l’informatique et le numérique, ne ratons pas le rendez-vous avec l’Histoire.

2. Découvrons, dans la région méditerranéenne, les nombreux parallélismes qui existent entre la rive nord (européenne) et la rive sud (arabe) et qui se manifestent comme vies parallèles, cités parallèles, pensées parallèles et rêves parallèles.

3. Comme la notion de parallélisme est indifférente aux priorités et postériorités historiques, les parallèles en question peuvent aisément être établis dans un sens bidirectionnel.

Les parallélismes culturels se réalisent nécessairement sous forme de récits. Ceux-ci dans l’ensemble forment une très riche culture narrative qui s’intègre pourtant fort mal dans un contexte sociétal appelé par métonymie « société d’information ».

À qui la faute ? Certainement pas à la narration. De l’autre côté, a-t-on suffisamment réfléchi au fait troublant que la surabondance d’informations qui caractérise la société contemporaine, loin de constituer une valeur incontestée, présente bien souvent l’aspect d’une marée, voire d’une marée noire plus menaçante que bénéfique ? Quant à moi, je pense qu’une offre d’information sans discrétion et sans bornes ressemble beaucoup, à Delphes ou ailleurs, à ce serpent Python, qui finit par être tué par Apollon sur ce site et qui y survit seulement, métamorphosé, dans ces « Jeux Pythiques » où l’esprit apollinien s’ébat et s’égaie dans les merveilles des poèmes, des chants et des narrations.

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