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De Thermopyles à Distomo (de 480 avant notre ère à 1944)

AHRWEILER Hélène
Le projet du Centre Culturel Européen de Delphes propose une visite virtuelle d’une vaste région autour de Delphes sur une longue durée de près de trente siècles. Cette région est délimitée par la mer au nord et au sud, les cultures de coton de la plaine de Copaïde à l’est et les oliveraies au pied du Parnasse à l’ouest. Elle occupe une position géographique stratégique, étant le point de passage entre le nord et le sud de la Grèce. Elle a joué un rôle important dans l’histoire de la Grèce et de l’Europe, et fut le théâtre de grands événements de l’histoire de ce pays et de son continent.

Les Grecs situaient le centre du monde, "L’Omphalos de la terre", au cœur du sanctuaire de Delphes. C’est de là qu’étaient mesurées les distances, c’est de là que partaient symboliquement les routes qui menaient à tous les coins du monde civilisé, c’est-à-dire, à l’époque, aux cités grecques. C’est à cet endroit que se rencontraient les Hellènes pour faire leurs dévotions à Apollon, dieu de la lumière, mais aussi pour interroger sa prêtresse, la Pythie, dont les dons prophétiques lui permettaient de résoudre des situations, souvent inextricables, qui tourmentaient les populations grecques en ces temps reculés. Son dernier chrésmos (oracle) adressé à l’empereur Julien l’Apostat au 4° siècle de notre ère, signifie la fin du paganisme et le triomphe du christianisme, symbolisé justement par la destruction des sanctuaires et de l’oracle delphique, tombés depuis en ruine, jusqu’au moment où les fouilles françaises les ressuscitèrent.

C’est aussi à Delphes et avant la conquête romaine, qu’est fondée la première communauté des cités libres et autonomes, connue sous le nom d’Amphictyonie, qui marque l’union politique des villes dorénavant solidaires dans leurs intérêts stratégiques et économiques. Aussi, c’est autour du temple d’Apollon, près de Castalla, "la source aux eaux parlantes" que furent construits les "Trésors" des cités grecques, sortes de pavillons consacrés au dieu de la lumière ; certains, dont celui des Athéniens, sont conservés jusqu’à aujourd’hui, malgré les outrages du temps et des hommes. Enfin, c’est dans le stade de Delphes, qui domine la colline surplombant le temple circulaire d’Athéna et la "mer d’oliviers" qui couvre la vallée jusqu’au port de Chrysso et d’Itéa, que se déroulaient les "Pythia", jeux athlétiques comparables en importance à ceux d’Olympie, comme le montre, entre autres les hymnes que Pindare, le poète renommé de Thèbes, consacra aux Pythloniques comme aussi aux Olympioniques.

De l’Antiquité jusqu’à nos jours (à l’exception sans doute de l’époque dite paléochrétienne et byzantine), Delphes rayonne dans une région qui s’étend des contreforts du Mont Parnasse jusqu’aux Thermopyles et l’Aulide au Nord-Est et de Naupacte (Lépante) jusqu’à Thèbes, en passant par le Mont Hélicon et les rives septentrionales du golfe de Corinthe, au Sud-Ouest. Dans cette région de Phocide et dans ses environs, on trouve concentrées les plus importantes étapes de l’histoire millénaire des Grecs ; elles constituent souvent des moments significatifs de l’histoire européenne (telle par exemple, la bataille de la flotte chrétienne sous Don Juan contre les Turcs à Lépante en 1571) et quelques fois pour l’histoire de l’humanité entière (telle est assurément la leçon de sacrifice de Léonidas et de ses 300 compagnons à Thermopyles contre les Perses en 480 avant J.-C.).

Le sens de ces événements historiques ou mythiques nous est transmis, grâce à l’héritage culturel (matériel et immatériel) qui couvre l’espace ou qui peuple et anime les traditions des populations de la région. Des monuments de toutes époques, plus ou moins bien conservés, comme aussi les légendes, les mythes, et le folklore, témoignent à travers les âges de la survivance, ou plutôt de la continuation, d’une civilisation qui, par les diverses formes qu’elle a revêtues au cours de son histoire plusieurs fois millénaires, n’a jamais cessé d’alimenter la vie et les expériences des gens de toute provenance qui ont habité cette région.

Parmi les endroits et les événements qui ont marqué ce coin de l’Helliade, citons à titre d’exemple pour l’Antiquité, outre bien entendu tout ce qui se réfère à Delphes, le Mont Hélicon, point de rencontre des Muses avec Apollon Mousagète (conducteur des muses), et en ce qui concerne l’histoire antique et non seulement la mythologie, outre bien entendu la bataille des Thermopyles et celle de Platée contre les Perses, commémorées respectivement par des monuments érigés à ces endroits, citons le port d’Aulide d’où est partie (après le sacrifice d’Iphigénie) la flotte panhellène pour la guerre contre la ville de Troie, la ville d’Ilion ; événement qui fut le thème de la première œuvre de la littérature européenne, de l’Iliade d’Homère.

Pour l’époque romaine, mentionnons le pèlerinage de Néron à Delphes, qui l’a conduit à blâmer le siècle qui a vu le déclin des Hellènes. Pour le Moyen Age, c’est-à-dire l’époque dite byzantine, il faut avant tout citer, outre bien entendu, Thèbes et ses ateliers impériaux de fabrication de brocards, technique usurpée par les Normands lors de leur attaque contre cette ville au XIIe siècle, le séjour de Saint Luc en Phocide, dont le couvent à Steiri près du village martyr de Distomo, couvent construit au XIe siècle, constitue, grâce à ses splendides mosaïques magnifiquement et miraculeusement conservées jusqu’à maintenant, un des plus importants témoins de l’art Byzantin, dont par ailleurs des survivances notables se rencontrent en guise d’icônes portatives, de fresques ou de formes architecturales dans la multitude des couvents et églises de l’époque post-byzantine qui abondent dans la région, notamment aux endroits montagneux et escarpés.

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Monastère de Saint-Luc
©CCED - Licence STRABON,2005 - Photographe Dimitris Tzouvaras

La caractéristique de martyr pour le village de Distomo est, hélas, pleinement justifiée par son sort tragique lors de l’occupation allemande. Les Nazis y ont exécuté d’une manière sauvage tous les habitants (femmes et enfants compris) le 18 juin 1944, c’est-à-dire le même jour exactement qu’ils ont perpétré les mêmes atrocités contre la ville martyre d’Oradour en France. Cet événement tragique clôt l’histoire contemporaine de la région, qui commence avec la lutte des Grecs pour leur indépendance en 1821, lutte qui a suscité le mouvement philhellène des Européens ; comme Lord Byron ou le Français Favier, qui ont combattu aux côtés des Grecs contre les Ottomans. La mémoire de cette lutte est présente dans la région de façon multiple.

En ce qui concerne la lutte sur mer, par l’histoire du port de Galaxidi (son musée maritime en témoigne) et en ce qui concerne les opérations terrestres par l’histoire de Hani Gravias, l’auberge située sur l’ancienne route vers Lamia, cette dernière ville patrie d’Anathase Diakos, le héros de la guerre d’indépendance supplicié par les Turcs, et dont le monument est érigé à l’endroit de son martyr, tout près du monument de Léonidas à Thermopyles, comme si l’on voulait signifier au monde, par ce voisinage, l’attachement immémorial et permanent des Grecs à la cause de la liberté. C’est cela qui en outre est illustré par un autre événement, celui-ci beaucoup plus proche de nous : la destruction en 1943 par les maquisards du pont de Gorgopotamos, sur la rivière Sprecheios, qui marque le point septentrional de la région présentée ici.

En dépit de l’histoire tourmentée et du cortège d’évènements souvent tragiques (rappelons que la région, en raison surtout de ses richesses contenues dans le sanctuaire de Delphes, fut très vite la proie des pillards de toute sorte : Vandales et Gaulois s’illustrèrent entre autres par leurs incursions. Donc malgré les aléas de l’histoire, les populations de la région ont produit, non seulement une culture diversifiée et de qualité (danses, chants, traditions, orales liées aux faits mythiques localisés ici, etc.) mais ils ont aussi développé une activité économique et artisanale de première importance. En témoignent la production de tapis de la ville d’Arachova, le commerce des olives d’Amphissa vers les ports des Balkans (Varna – Constanza) pratiqué par le port d’Itéa, ou encore la culture du coton sur la plaine de l’ancien Lac de Copaïs illustré par la bataille qui conduisit les Catalans à Athènes (1312). Citons enfin l’exploitation de l’aluminium dans la région de l’ancienne ville d’Antikyrra (aujourd’hui connue comme village des "Aspra Spitta", industrie menée après accord avec le gouvernement grec par l’entreprise française Pechiney. A cela s’ajoute dernièrement l’exploitation des centres touristiques liés surtout aux sports d’hiver, tel par exemple la station de ski située sur le Mont Parnasse, pour ne pas parler du développement des stations nautiques, qui partant du port de l’actuel Chrysso (l’ancienne Krissa, la station maritime la plus proche de Delphes) et en passant par Galaxidi, parcourent le rivage nord du golfe de Corinthe jusqu’à Naupacte. Cette ville attire l’intérêt touristique aussi grâce à ces remparts de l’époque médiévale, vestige de la vénétocratie dans ces partages.

Pour terminer, il faut sans doute mentionner que l’époque de la domination latine (après 1204) dans la région a laissé souvent comme trace des forteresses, aujourd’hui transformées en lieu de représentations théâtrales ou musicales, surtout durant les mois d’été. Ces manifestations rendent la région un véritable centre culturel d’importance nationale, elles ont, bien entendu, comme point culminant les activités artistiques et intellectuelles qui, grâce à ses installations ultras modernes, accueillent chaque année des troupes nationales et étrangères, des expositions internationales de peinture et de sculpture (son parc de sculptures d’artistes grecs est unique en son genre) et des concerts donnés dans ses salles ou en plein air par des artistes de renom. De ce point de vue, le Centre Culturel Européen poursuit la tradition des Fêtes Delphiques inaugurées par le poète Angelos et sa femme Eva Sikélianos, dont la maison de Delphes est aujourd’hui propriété du Centre. Disons que ce centre plus qu’européen, mérite le nom d’Apollonien, appellation que justifie la qualité et la variété de toutes ses activités, depuis sa fondation en 1977.

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