Méditerranée, patrimoine et sciences sociales

Certains d’entre vous ont lu dans le Monde de la semaine dernière, sous la signature de Michel Serre, le texte de l’une des premières « conférences du XXI e siècle » organisées par l’UNESCO : le maître mot en était que, si nous avons perdu une histoire de deux millénaires, nous avons gagné en contrepartie une histoire de dix milliards d’années. L’histoire qui se réduisait à deux millénaires, c’est celle de la Méditerranée, qui occupait une place centrale dans notre culture et dans notre système d’enseignement, et dans lequel Michel Serre propose de voir une histoire étriquée, tout entière centrée sur cette mer intérieure, toute petite à l’échelle du monde, et sur la naissance d’une civilisation particulière, la nôtre, marquée par l’avènement d’une religion, le christianisme, suivi de quelques siècles par son concurrent, l’Islam. L’histoire de dix milliards d’années, c’est au contraire celle de l’univers, celle de la naissance de la vie sur la terre, de la formation des espèces végétales et animales, de la lente émergence de l’espèce humaine, de l’affirmation progressive de sa prétention à la maîtrise sur son environnement.
Il nous faudrait donc choisir entre la Méditerranée et notre lointaine ancêtre Lucy (dont nous savons aujourd’hui qu’elle n’est peut-être pas la plus ancienne de nos ancêtres), et Michel Serre nous invitait à choisir Lucy. Même si sa conférence était très belle, très bien écrite, suggestive, pleine d’idées faites pour séduire et emporter la conviction, je ne suis pas totalement convaincu par cette argumentation. Si je regarde en effet notre passé à partir de mon point d’observation, qui est celui des sciences sociales et humaines, j’admets bien volontiers que l’une des découvertes majeures qui a transformé mon métier d’historien au cours des 30 ou 40 dernières années a été précisément l’élargissement vers l’aval des temps historiques. Celui-ci s’est trouvé multiplié au minimum par un facteur 10. Il y a une quarantaine d’années, quand je faisais mes études d’histoire, l’histoire commençait encore à Sumer. Elle commence aujourd’hui, dans le monde entier, y compris en Chine, très certainement à moins 8000 et elle saute à pieds joints l’épisode des dernières grandes glaciations pour inclure une large part de la préhistoire, sinon sa totalité. Accepter une profondeur de champ d’au moins 70 000 ou 80 000 années est devenu une pratique normale de notre métier d’historien. Ce qui veut dire que l’histoire ne s’identifie plus avec la seule écriture : une discipline essentielle pour le débat qui nous réunit aujourd’hui, l’archéologie, nous a aidés à abolir l’opposition ancienne entre sociétés avec écriture et sociétés sans écriture. L’archéologie est très certainement une discipline qui, par la rénovation totale de ses méthodes de travail devenues rigoureusement scientifiques, a permis aux sciences sociales et humaines de faire un saut à la fois quantitatif et qualitatif fondamental. Donc la Méditerranée c’est moins que jamais deux millénaires. Et pourtant, entre Lucy et la Méditerranée, je ne choisirai pas et je ne vois pas la nécessité de choisir. Elles témoignent pour deux histoires différentes, dont les durées, toutes les deux très longues, sont encore séparées par une différence de degré, et peut-être de nature. Dans la longue durée, nous sommes tous morts, écrivait Keynes, qui pensait et comptait en siècles ou tout au plus en millénaires. Mais dans la longue durée qui se chiffre en milliards d’années, nous ne sommes même pas encore nés.
Je me contenterai donc de chercher à mettre en évidence ce que peut représenter notre monde méditerranéen, dans le contexte dont nous débattons aujourd’hui. Il est sûr que la Méditerranée reste l’un de nos horizons de vie, l’une de nos références culturelles et elle peut d’autant mieux le rester qu’elle n’est plus aujourd’hui la seule : la Méditerranée fait aujourd’hui partie d’ensembles plus vastes, elle est ouverte largement sur l’extérieur, et sa position et son influence relatives ont varié largement au cours des millénaires.
Nous savons aussi qu’elle est loin d’avoir toujours été unifiée. Le grand livre de Jean Guilaine, dédiée à La mer partagée : la Méditerranée avant l’écriture, de moins 7000 à moins 2000, est désormais là pour nous rappeler que, même quand elle a été divisée, elle est toujours restée un espace de circulation et d’échange (même belliqueux) des biens culturels et matériels, portés par les hommes sur des distances souvent très longues, et d’autant mieux acceptés en fin de compte qu’ils avaient d’abord été refusés. Ce n’est pas tout à fait par hasard si, à travers son historien, Fernand Braudel, la Méditerranée a joué un rôle central dans la conception même de la Maison des Sciences de l’Homme, telle qu’elle a été définie par lui au début des années soixante. Et ceci pour au moins deux raisons : dans son article sur la longue durée, sans doute le plus célèbre, puisqu’il a été traduit dans toutes les langues et que même ses adversaires les plus critiques se font un devoir de le citer avec plus ou moins de révérence, il proposait pour les sciences de l’homme et de la société, par-delà leur nécessaire diversité, une ambition scientifique commune ( « toutes les sciences de l’homme parlent la même langue, ou du moins peuvent la parler »), dont l’histoire d’un côté, par son attention au temps, et les mathématiques de l’autre, par sa formalisation, détenaient les clefs. Et il proposait l’histoire comme langue commune des sciences sociales et humaines.
L’histoire a elle même son histoire. Construction à la fois méditerranéenne et européenne, elle est née précisément d’une tension entre des origines méditerranéennes et une reconstruction européenne du temps qui fixe à la Méditerranée cette place et ce rôle d’origine, de point de départ à partir duquel s’est déroulée une aventure humaine qui doit son statut d’exception au fait qu’elle est, toutes proportions gardées, mieux connue que d’autres. La Méditerranée a donc été le lieu par excellence de la recherche des origines. La naissance de l’archéologie, qui suit la découverte de Pompéi et d’Herculanum, y a précédé l’expédition d’Egypte de Bonaparte, elle-même préparée par une série de voyages scientifiques, notamment en Italie du Sud et en Sicile. A partir des années 1770-80, la Méditerranée a servi aux savants comme laboratoire, comme lieu de travail, où les différentes disciplines, avec d’un côté les sciences sociales et humaines, mais aussi, de l’autre, un certain nombre de sciences aujourd’hui classées comme naturelles, telles la botanique ou la géologie, étaient appelées à travailler ensemble pour constituer des corpus complets de savoirs sur l’homme et son environnement.
À l’origine de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH), nous retrouvons cette ambition fondamentale du travail en commun des sciences sociales et humaines, largement ouvertes sur les sciences de la nature et sur les mathématiques, mais inscrites aussi dans la longue durée de l’histoire des sociétés, et revendiquant leur passé et leurs origines comme clef de lecture et de compréhension de leur présent.
Cette ambition centrale, qui était celle de la MSH à ses débuts, reste la sienne aujourd’hui et sous-tend la logique de son développement. Ce développement a été marqué par une très large ouverture sur le monde extérieur, en direction ce que nous continuons d’appeler, faute de mieux, les grandes « aires culturelles » du monde, que nous connaissons en règle générale fort mal, et qu’il nous faut mieux connaître. Elle a joué résolument la carte de l’internationalisation, qui a dominé l’évolution des sciences sociales et humaines depuis trois décennies, devenant ainsi un lieu intercontinental de travail et de rencontre, où la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique sub-saharienne, le Maghreb et l’Amérique latine sont présents sur un pied d’égalité, à travers les chercheurs qui y sont invités et accueillis, les programmes qui y sont développés, et les problématiques qui y sont traitées. Pourtant cette large ouverture au monde ne s’est pas faite aux dépens de la Méditerranée. Celle-ci est plus que jamais présente, elle occupe une place de choix, au cœur de nos préoccupations. Nous savons que nous devons compter avec elle.
Cette présence est l’une des conséquences de notre histoire récente, j’entends de l’histoire de l’Europe. Les années 1960-90 ont été les années de la construction européenne. Celles où tour à tour l’Italie, puis la Grèce, puis l’Espagne, puis le Portugal, sont rentrés dans ce qui allait devenir l’Union européenne, ont connu à la faveur de cette intégration une croissance économique, sociale et culturelle extrêmement forte, mais ont aussi stabilisé dans ces pays des démocraties politiques encore récentes, fragiles, trouvant ainsi comme par enchantement des solutions à des problèmes qui avaient lourdement hypothéqué leur histoire récente : les retards et les inégalités du développement, le poids des élites sociales privilégiées traditionnelles, l’obligation d’émigrer pour une large part de la paysannerie, l’inachèvement de l’Etat, confronté avec les revendications des autonomies locales et régionales. Il suffit de penser à l’exemple de la Catalogne, de la place désormais reconnue à sa langue, de son dynamisme économique dont personne ne penserait plus aujourd’hui, comme il y a encore trente ans, que l’unité de l’Espagne pourrait souffrir.
Cette réussite de l’Europe du sud a fait oublier un temps la Méditerranée, elle l’a reléguée au second plan : au milieu des années 1970, l’Italie se pensait européenne, et refusait une identité, et donc des responsabilités méditerranéennes que certains voulaient lui imposer. Les choses ont aujourd’hui changé. Pour l’Europe, le grand défi des années 90 se joue sur deux fronts. Il y a d’un côté celui de l’ouverture à l’Est, et de notre capacité à développer en direction de l’ancienne Europe communiste les mêmes logiques d’intégration et d’unification qui ont pu se développer dans d’autres directions auparavant. Le deuxième défi est celui que représente la rive sud de la Méditerranée, qui au cours de la dernière décennie, a pris ou repris une place de plus en plus importante dans nos programmes de travail.
Je le dis d’autant mieux que les moyens de la MSH sont limités et que, pendant longtemps, il nous a fallu prêcher dans le désert, et tenter, avec nos moyens toujours insuffisants par rapport à l’énormité des besoins, de maintenir le cap. Et puis au cours des deux dernières années, j’ai eu l’heureuse impression que notre appel commençait à être entendu, et que, plus précisément, les autorités françaises, les ministères responsables se tournaient vers nous pour nous demander de les aider à monter des programmes en direction de la rive sud de la Méditerranée. Bien entendu, notre réponse pour ces programmes a été la même que toujours. Le premier principe doit être et rester l’égalité : il s’agit de créer les conditions d’un discours d’égal à égal entre des partenaires et non pas un discours à sens unique. Et donc d’accepter ce qui nous sépare et risque de nous empêcher de nous comprendre. Il nous faut par exemple, pour le Maghreb, accepter le double fait, contradictoire à nos yeux, que l’arabisation de l’enseignement des sciences sociales au cours des trois dernières décennies a éloigné les étudiants et les jeunes chercheurs de notre langue (dont nous pensions naïvement qu’elle allait résister d’elle-même comme langue de culture, à la façon du français en Inde), alors que les Français pendant la même période avaient tendance précisément à se détourner de l’apprentissage de l’arabe, et à ne plus le comprendre. Pour renverser la tendance, il nous faut jeter les bases d’un nouveau bilinguisme, plus équilibré, et accepter de nous traduire. Il nous faut aussi apprendre ou réapprendre à travailler avec les centres de recherche qui se sont créés et développés sur la rive sud.
La notion même de patrimoine, qui est au cœur du projet Strabon, représente à mes yeux une sorte de cas particulier d’un phénomène plus général, dont je retiendrai ici essentiellement deux points principaux.
Le premier, c’est que le patrimoine renvoie au passé mais qu’il vit au présent. Nous l’utilisons pour construire nos identités individuelles et collectives. Nous en avons donc la responsabilité, il nous appartient, si nous le souhaitons, de le conserver, de le faire vivre, de le rendre accessible, de l’utiliser dans une politique culturelle, qui permette à chacun des pays et à chacune des cultures du pourtour de la Méditerranée de se réconcilier avec son propre passé, mais qui permette aussi aux autres cultures, aux autres pays, de mieux connaître les autres, à partir de cette vision multiple, plurielle, du passé comme du présent de la Méditerranée. C’est l’apprentissage de la diversité culturelle et ce sont bien entendu ce respect et cette compréhension de l’autre comme de soi-même qui doivent être à nos yeux l’une des clefs du programme Strabon. Rien de plus éloigné de nous qu’un tourisme qui continuerait à fonctionner à sens unique et qui conserverait la dimension prédatrice et destructrice qui a été trop longtemps la sienne jusqu’à une date récente.
Le deuxième aspect est l’espace méditerranéen dans lequel nous vivons : il ne nous est pas donné une fois pour toutes en héritage, comme si nous n’avions qu’à nous y mouler. Cette Méditerranée, nous pouvons aussi parfaitement la détruire ou la laisser se détruire, nous pouvons l’oublier, nous pouvons la mettre dans l’un des placards de notre mémoire, et il nous faut toujours aussi en permanence essayer de la réinventer, car elle est à construire et à reconstruire. La Méditerranée est par certains aspects une réalité historique très ancienne, mais si l’on cherche les origines de la conception braudélienne de la Méditerranée, qui a modelé la nôtre et dont nous aurions du mal à nous libérer, on voit bien qu’elle est le point d’arrivée d’une réflexion amorcée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, reprise et prolongée au XIXe par toute une série de disciplines, l’ethnologie, la géographie, l’histoire, etc... et dont Braudel fait, à un certain moment, la clef d’organisation d’un récit centré sur une période particulière de son histoire : le XVI e siècle. Mais nous savons aussi qu’il s’est laissé tenter par la suite d’écrire un autre livre, en 1968-69 pour l’éditeur Albert Skira : un livre qui n’a été publié que trente ans plus tard, sous le nom de Mémoires de la Méditerranée. C’est l’histoire de la Méditerranée préhistorique, protohistorique et antique : ou, si l’on préfère, l’histoire de la naissance de la Méditerranée.
La Méditerranée à laquelle nous nous référons comme à une donnée immuable, ou presque, est en fait en permanence à réinventer, elle est l’une des clefs de lecture et de réécriture de notre passé, et du même coup, de notre insertion dans un temps collectif, placé sous le double signe de la continuité et des ruptures. Sur ce plan, Braudel se distingue de Valéry, d’un tiers de siècle son aîné. Chez Valéry, la référence à la Méditerranée, centrée sur l’Antiquité grecque et romaine, était une réponse au sentiment très profond de déclin de l’Europe qui dominait au lendemain de la première guerre mondiale : conscient que les civilisations sont mortelles et que désormais elles le savent, Valéry cherchait leur éternité dans le passé, en tournant le dos au présent. Pour Braudel au contraire, la Méditerranée constitue l’une des clefs du dynamisme présent et futur de l’Europe, son regard n’est pas tourné vers le passé, mais vers le présent et vers l’avenir, ainsi que vers le reste du monde, dont elle a été le centre jusqu’à la fin du 15e siècle, et dont elle est restée jusqu’à aujourd’hui l’un des centres...



