Débat organisé par le Comité Scientifique et Technique
Brève mise au point sur La Lingua Franca en Méditerranée

Née du besoin de communiquer entre les riverains de la Méditerranée, la Lingua Franca (nom calqué sur l’arabe "lughat el ifranj") a été langue de traite, langue d’échange et aussi langue de la diplomatie et des correspondances entre les différentes capitales de notre mer intérieure, pendant plus de cinq siècles .
Nous tenons donc en la Lingua Franca une réponse spontanée des moyens de communication à la mondialisation (relativement à la Méditerranée) des échanges à un moment de l’histoire où l’humanité ne disposait pas encore des moyens dont nous disposons aujourd’hui.
La première attestation écrite de la Lingua Franca semble être tunisienne, elle daterait de 1353 (il s’agit d’une convention commerciale écrite à Jerba).
Entrée par la force des choses dans les parlers respectifs des pays riverains de la Méditerranée (exportée par les Portugais un peu partout dans le monde), cette langue y a laissé des traces palpables. Et, dans notre parler quotidien, beaucoup d’expressions, de vocables et autres termes spécialisés de marine, de cuisine ou de couture sont les descendants directs de ce sabir méditerranéen.
Mais, la Lingua Franca semble avoir été approchée plus comme un mythe linguistique ou une légende littéraire , faite de préjugés, d’ignorance et de suppositions, que comme un objet de science et d’observation. C’est pour cela que ce qui suit s’annonce largement comme une mise au point et strictement comme une relation descriptive.
Les méprises :
1. Préjugé d’existence
Personne d’autres, à notre connaissance, parmi les linguistes ou ceux qui se présentent comme tels n’a jamais mis en doute l’existence de la Lingua Franca, mis à part Baccouche et Skik qui, lors d’un congrès à Malte sur l’Étude des cultures de la Méditerranée occidentale (1976), actes publiés à Alger, affirment, (dans leur communication qui s’intitule "Aperçu sur l’histoire des contacts linguistiques en Tunisie" ), -communication intéressante par ailleurs-, que : « Les relations de la Tunisie avec les pays d’Europe -en particulier les pays méditerranéens- et leurs langues sont devenues particulièrement intenses au XIXème siècle, mais elles existaient, comme nous l’avons vu depuis très longtemps [entendre ici, puniques, latin, espagnol, turc]. [...]. Tous ces contacts entre arabophones et populations parlant différentes langues romanes a certainement (sic) provoqué l’apparition d’une (sic) lingua franca méditerranéenne- comme semble (sic) le confirmer le témoignage d’un voyageur français, le chevalier d’Arvieux, qui à son arrivée à Tunis en 1655, fut reçu par le Dey qui lui souhaita la bienvenue en ces termes : "Ben Venuto, come estar, bono, forte, gramerci" en citant de seconde main Arthur Pellegrin » . Une mise au point s’impose donc.
Une mise au point nécessaire
a) Langue Franque en français (LINGUA FRANCA, en latin et en italien, mais il faudrait se garder de la confondre avec FRANCA LINGUA (qui désigne le francique et le francien).
Les linguistes distinguent la Lingua Franca (avec des majuscules aux l’initiales), comme nom propre, nom du pidgin du moyen âge, de la lingua franca comme nom commun (en bas de casse), employé en concurrence avec le "sabir", terme technique utilisé presque exclusivement par les linguistes français. Le nom propre n’a pas de pluriel, alors que le terme technique, étant emprunté à l’italien, en a un sur le modèle italien, i.e. lingue franche.
b) Définition (pour une mise au point terminologique) :
Par opposition aux pidgin, créole (pidgin devenu langue native d’une communauté linguistique), Esperanto (langage artificiel créé par un individu, en l’occurrence le polonais Zamenhof), sabir modernes (et "pseudo-sabir", mélange incongru, comme le franco-tunisien des années 30), koiné (langue commune, comme l’arabe classique ou le grec), jargon (quoique la Lingua Franca soit un jargon : langue d’un corps de métier, c’est du moins ainsi, à raison d’ailleurs, que la qualifie le Chevalier d’Arvieux : langue parlée par les Nord-Africains et aussi dans le Levant afin de faciliter les relations commerciales avec les Européens.
La Lingua Franca était donc un pidgin. Mais un pidgin survit rarement au-delà d’un siècle. Il n’y a donc pas de comparaison avec la Lingua Franca, qui a survécu du moyen âge jusqu’au XXème siècle et quand Schuchardt l’a décrite en 1909, elle était encore en usage. Généralement, quand le contact interlingual vient à finir, le pidgin aussi meurt, puisqu’il n’y a aucun attachement sentimental de type nationaliste ou autres types de motivations pour chercher à préserver un pidgin mort. Si le contact interlingual est maintenu pour quelque temps, généralement l’un des deux groupes apprend le langage standard de l’autre, (comme les Nord-Africains ont appris la langue française et les Indiens d’Amérique ont appris l’anglais). Ainsi, tout d’abord en Algérie, en 1830, (date de l’occupation française de ce pays) elle devient le "Petit mauresque" (qualifiée par certains linguistes comme un "sabir cagayoussien" (de Cagayou , personnage principal des histoires de Musette, 1931), puis dégénère en un pseudo-sabir pour s’éteindre dans la mare de la francophonie en un parler particulier du français dit d’Afrique du Nord.
En Tunisie, les dernières manifestations, difficilement déterminables avec précision, semblent dater des premières décennies du XXème (époque à laquelle la langue du pays colonisateur commence à s’imposer à travers la scolarisation comme langue d’échange). Mais nous gardons dans notre parler quotidien bien des vestiges de cette langue. Ce dont nous donnerons, plus loin, une illustration sous forme d’exemples.
Pour rester dans cette mise au point terminologique, nous devons signaler que d’autres termes entrent en compétition avec la Lingua Franca : la Lingua Franca est parfois improprement rapprochée de aljamia.. Le terme langue de traite est utilisé pour quelques langues dans des situations d’échanges commerciaux (ex. le hausa en Afrique), analogues aux conditions d’apparition de la Lingua Franca. Langue véhiculaire, langue internationale et langue auxiliaire (comme l’espéranto, artificiel et créé ad hoc). Sans essayer de démêler les idiosyncrasies dénominatives que nous pouvons relever dans ce qu’en dit Vintila-Radulescu : "Les rapports entre le Petit Mauresque et l’ancien Sabir méditerranéen, appelé aussi Franco, Porto ou Lingua Franca ne sont pas très clairs et certains auteurs les ont parfois confondus", nous en dirons autant.
Les linguistes français parlent plus de sabir, le reste du monde dit plutôt Lingua Franca (ou lingua franca).
c) Historique :
Origine du terme : "Il s’agit du calque de la locution arabe lisân al faranj ou lisân al-ifranj "langue des Européens", parce que les Arabes désignaient par le terme Farenja pas seulement les Français, mais tout le reste de l’Europe excepté la Grèce" . Langue, en grande partie artificielle, qui a servi pendant une longue période comme langue de commerce et d’échange entre les Européens et les Arabes et les Turcs sur les côtes africaines de la Méditerranée.
Les moines-soldats qui sont entrés en contact avec la civilisation arabe sur les rives orientales de la Méditerranée venaient de différents pays d’Europe. Leurs langues natives (les langues véhiculaires, s’entend), ainsi que celles des marchands et forgerons, porteurs et pages qui les ont accompagnés étaient les langues qui allaient donner plus tard l’anglais, le français, l’italien, etc. On pourrait objecter que le latin fut la langue de la religion et de l’éducation, mais les Croisés n’étaient pas choisis spécialement parmi les lettrés et ils ne devaient pas tous le parler. Ils ne parlaient pas tous non plus la langue les uns des autres. Or, les linguistes savent bien aujourd’hui que la diversité linguistique (i.e. le multilinguisme) est une condition qui favorise le développement des lingue franche, et les Croisés multilingues, entre eux-mêmes d’abord, ont senti la nécessité d’un tel moyen de communication, vis-à-vis des Arabes ensuite avec qui ils ont eu à commercer. Cette langue, née donc du besoin de communiquer à une époque donnée et dans des conditions spécifique, a dû s’étendre à toutes les rives de la Méditerranée pour connaître un développement spectaculaire en Tunisie (et aussi en Algérie surtout aux XVI-XIX, avec des spécificités linguistiques qu’il serait inopportun de développer ici) où selon les témoignages des historiens, elle était d’un usage si général que même les femmes et les enfants la pratiquaient couramment .
Pierre Dan nous dit dans un paragraphe qui rappelle étrangement ce qu’en dit Diego Fray de Haëdo quelques années plus tôt : "L’on parle ordinairement en Alger, à Tunis, à Salé (au Maroc), et aux autres villes des Corsaires de Barbarie trois sortes de langues différentes. La première, est l’Arabesque, ou la Mauresque, qui est celle du pays. La seconde est la Turque, qui n’a rien de commun avec celle des Arabes ou des Maures ; Et la troisième, celle qu’ils appellent le Franc, dont on use communément pour se faire entendre ; ce qui est un barragoüin facile et plaisant, composé de François, d’Italien, et d’Espagnol".
Motivation
La course, qui était avant tout contacts et échanges, a ramené beaucoup d’esclaves (la chiourme était un mélange assez riche de nationalités) des pays du nord de la Méditerranée et il fallait, pour des besoins de rentabilité, leur parler un langage qu’ils pouvaient vite assimiler.
Du fait aussi que les Deys qui se sont succédé étaient pour la plupart des étrangers de provenances différentes. Tunis était la terre promise (les services y était mieux payés qu’à Alger, ce qui permettait aux armateurs et autres de choisir les meilleurs parmi les candidats à l’immigration, contrairement à Alger où on engageait "tout le monde") et a vu un tel déferlement d’aventuriers. De même, le type de gouvernement -petit modèle de république dans laquelle le pouvoir changeait constamment-, avait encouragé ce brassage de renégats, de Turcs de la noblesse et de la paysannerie de l’arrière pays, d’esclaves (spécialement d’origine européenne) et de petits aventuriers constituant l’essentiel des ouvriers qualifiés : "Il y a donc en résidence [...] à Tunis des marchands livournais, corses, génois, français, flamands (hollandais) anglais, juifs, vénitiens, et d’autres États. Ils achètent toutes les marchandises de prise et les envoient à l’échelle absolument franche de Livourne, d’où elles se répandent dans toute l’Italie" . Un moyen de communication transcendant ces différences était plus que nécessaire (surtout si ce langage ne les dépaysait pas trop. Chose curieuse pourtant : selon le témoignage de Haëdo (1612) exprimé séparément plus tard par le Général Faidherbe (1884) les Européens parlant la Lingua Franca avaient l’impression de parler la langue du sud de la Méditerranée, alors que les Nord-Africains avaient l’impression de parler la langue de leurs vis-à-vis.
Si l’on sait par ailleurs que "la capitale [Tunis] surtout semble n’être qu’une agrégation d’hommes d’affaires, les places publiques, les rues, les cafés fourmillent de Maures et de Juifs et même d’Européens empressés, [...] flairant des opérations commerciales, s’informant des départs des navires, [...] ils ne s’abordent qu’en parlant d’Agio , de banco, de doit et avoir. Tunis entière est pour l’Afrique ce que sont pour l’Europe les Bourses de Marseille et d’Amsterdam, de Londres et de Paris [...] " et à en croire Haëdo, qui parlait à propos d’Alger, mais la ressemblance entre les deux villes était telle que l’extrapolation peut être exclue uniquement en ce qui est de la spécificité lexicale de la Lingua Franca : " Pourtant ce jargon est d’un usage si général, qu’on l’emploie pour toutes les affaires, et toutes les relations entre Turcs, Maures et Chrétiens, et elles sont nombreuses ; de sorte qu’il n’est point de Turc, de Maure, même parmi les femmes et les enfants qui ne parle couramment ce langage, et ne s’entende avec les Chrétiens" (Haëdo, (1612 , p.94). De même P.Masson écrit : "Les Maures des villes avaient naturellement appris cette langue simplifiée des transactions et négociations" .
À une époque plus récente, Lanly, dans son étude de 1962, affirme qu’en Afrique du Nord, les Français "ont eu à résoudre les mêmes problèmes que dans les autres colonies d’Afrique ou d’Asie : la nécessité de parler un français simplifié, rudimentaire". et il ajoute : "Les Européens ont parlé aux Arabes en employant souvent le même français - le même pidgin French- que le leur".
Nous tenons donc en la Lingua Franca une réponse spontanée des moyens de communication à la mondialisation des échanges, ...du moins à l’échelle méditerranéenne.
d) Caractéristiques linguistiques :
Trois termes clés : La Lingua Franca se caractérise par le processus de pidginisation (mélange, hybridation, mixage) de simplification (dans sa structure grammaticale, son paradigme de conjugaison) ainsi que de l’emprunt.
Sa grammaire est donc extrêmement simplifiée. Elle utilise une syntaxe par juxtaposition de mots invariables, et les locuteurs le faisaient consciemment. Les verbes sont constamment à l’infinitif (d’où le nom "sabir" qui n’est autre que l’infinitif du verbe "savoir" en provençal). Une simplification fonctionnelle (le pronom "mi" fait fonction à la fois des pronoms "je", "me" et "moi")....
Le pronom a une position post-verbale dans la Lingua Franca (semblable en cela à l’arabe et au tunisien, et là où en français on dit "je te regarde", on disait en Lingua Franca "mi mirar per ti" (littéralement : *je regarde à toi).
À remarquer aussi que la norme, transgressée parfois par l’usage, est que les verbes dans la Lingua Franca soient à la forme infinitive. Le langage d’un homme cultivé comme le Chevalier d’Arvieux -que Molière a dû consulter pour écrire ses "turqueries" - est plutôt régulier : "Si ti sabir, Ti respondir ; Se non sabir, Tazir, Tazir. Mi star mufti, Ti qui star ti ? Non intendir, Tazir, Tazir..."
Le verbe "être" "star" , à l’infinitif, comme du reste tous les verbes, chez Molière et aussi dans la Lingua Franca de Tunis (plus fortement influencée par l’italien), confirme le processus de simplification qui caractérise les pidgins.
La simplification apparaît aussi dans la réduction des formes (par exemple tu, te, toi deviennent ti), dans l’apocopation (l’apocope, c’est grossièrement l’effacement de la dernière voyelle ou syllabe en fin de mot), adesso > ades ; stare > star ; mangiare > manjar.
Il n’est donc pas question de considérer la phrase citée par Rousseau dans ses Confessions , comme étant de la Lingua Franca " Mirate, signori ; questo è sangue pelasgo".
Mais là aussi, c’est une histoire de méprise totale. Le mythe a la vie dure.
2. Préjugé de nature :
a) Dans la littérature :
Lucienne Favre affirme que son personnage principal Mourad : "parlait le sabir, en usage dans les grands ports de la Méditerranée de l’Afrique du Nord. Langage dont la trame, censément française, se charge de locutions espagnoles, maures, italiennes, berbères, corses, maltaises, turques et autres, si profusément qu’il devient à peu près impossible d’en distinguer le fond. D’autant que sa syntaxe capricieuse utilise à l’excès l’inversion, l’ellipse, le pléonasme, l’hyperbole, la métaphore, l’antithèse, l’apostrophe, sans parler d’autres culbutes et bouleversements fort peu grammaticaux et de certaines conventions synthétiques".
Tarte à la crème littéraire, diriez-vous.
b) Prenons un historien :
Camille Rousset affirme : "À vrai dire, ce langage contenait peu de mots arabes et si on l’appelait "langue franque" -voire "langue française"- il était surtout constitué de mots italiens ou espagnols et provençaux. Son nom de langue "franque" s’explique sans doute par le fait que ceux qui la pratiquaient en Afrique étaient les Juifs "francs".
Malgré l’inexactitude qu’elle présuppose, cette réflexion reste très intéressante.
À propos des "Juifs francs", nous avons plusieurs explications toutes aussi plausibles les unes que les autres : Eisenbeth dit à propos des Juifs que : "Les autres étaient nommés les Juifs francs : la charte "Livournan" établie par le Grand Duc les encourageait à venir s’établir en les nouveaux ports libres" (1°) il s’agirait donc des gérants des zones franches ; (2°) Langier de Tassy le dit formellement « ils font le principal commerce de ce Royaume, tant en marchandises que pour le Rachat des esclaves... Ceux-là sont libres et considérés comme marchands étrangers » (par opposition aux Juifs autochtones, dans ce sens synonymes d’affranchis) » ; (3°) "Ce sont ces Juifs livournais qui furent appelés par les Nord-Africains "Juifs Francs" ou "Juifs chrétiens" (cela semble s’expliquer par le fait que certaines restrictions, telles celles ayant trait au vêtement, ne s’appliquait pas à eux, car ils s’habillaient à l’européenne), l’appellation de Juifs francs provient du fait que la majorité des Juifs étrangers en Afrique du Nord choisissaient la protection du Consul de France" ; (4°) le peuple les appelle communément "les Juifs chrétiens" à cause de la conformité de leurs habits" ; (5°) Louis XIV avait par ordonnance, accordé la permission aux marchands juifs qui ont accoutumance de trafiquer de Livourne et Tunes de passer et repasser, aller et venir, arborant la bannière de France. (Ordonnance de Paris 26 février 1665)" . Si l’on sait que l’afflux des Juifs livournais a commencé vers la fin du XVIè siècle pour devenir plus intense au siècle suivant et reprendre plus tard au XIXè... et que "la communauté des Grana, i.e. des livournais du nom arabe de Livourne qui est Gourna, d’où l’adjectif Gourni qui fait au pluriel Grana" ), cette dernière attestation postule clairement que la Lingua Franca était la langue des Juifs Grana de Tunis, puisque : "Les Européens ne peuvent faire du commerce sans avoir des sensals ou courtiers juifs qui sont les intermédiaires de toutes les transactions avec les Maures » .
c) Voyons du côté des linguistes :
Robert Hall Jr. , pourtant l’un des linguistes les plus en vue aux États Unis quant aux recherches sur les langues romanes, semble se méprendre sur la nature et la constitution de la Lingua Franca : "De l’Afrique du Nord, nous possédons des matériaux datant du XVIè et du XVIIème siècle qu’on appelle encore la Lingua Franca, de ces maigres attestations nous pouvons quand même déduire qu’il s’agit d’un pidgin de l’espagnol, plutôt que d’une continuation directe la Lingua Franca médiévale".
Cette affirmation ne peut être acceptée et la généralisation à l’Afrique du Nord de ce jugement ne peut se faire sans nuances. Le passage cité par le Chevalier d’Arvieux, relatant son accueil à Tunis, les scènes dans les deux pièces de Molière (qui a pris le même pour conseiller), et plusieurs autres textes en notre possession (que nous ne pouvons citer intégralement ici, ainsi que les entrées du Dictionnaire de la Langue Franque ou Petit Mauresque prouvent sans conteste qu’il n’en est rien. La Lingua Franca n’est pas un sabir espagnol. La méprise semble probablement provenir de la confusion entre la langue relevée à Alger par Haëdo qui est plus hispanisée, parce que la course se faisait dans le Ponant contre les Espagnols, alors qu’à Tunis, étant donné que les corsaires faisaient la course surtout contre les bateaux vénitiens , la Langue Franque n’a pas subi une telle coloration.
3. Autres Confusions
a) Peut-on réduire la Lingua Franca, avec ce qu’on en sait, à l’italien ?
Ni les historiens ni les linguistes ne semblent être d’accord les uns avec les autres ni avec les données sur le terrain et si certains sont mus par un sentiment nationaliste, surtout si l’on considère la période, correspondant à la montée du fascisme : "L’italien est parlé et aisément compris à Smirne comme à Jérusalem, au Caire, comme dans les montagnes du Liban" et "dans l’usage écrit comme langue diplomatique" -on retrouve la même chose chez Rossi , "en 1859, la convention de commerce entre l’Autriche et le Bey de Tunis était rédigée en italien »-, d’autres le font par simple assimilation de la Lingua Franca à l’italien : "Les Turcs d’Asie, que l’on fait passer à Constantinople pour grossiers et rustiques en comparaison des Turcs d’Europe que les Ottomans ont reconnu à l’épreuve comme courageux, alors qu’ils trouvent les autres lâches, ne sont par suite admis à la Porte ni dans les Milices, ni parmi les ministres. Malgré tout cela, ils ont en Barbarie la majorité et la prééminence. On peut croire que cette différence suscite chez les Turcs barbaresques une haine intestine contre la Porte qui les a répudiés ; et cependant, les Turcs lorsqu’ils abandonnent les huttes où ils sont nés et la charrue, courent en hâte s’anoblir en Barbarie où ils peuvent se marier avec des femmes maures. Leurs fils, dits couloughli, c’està-dire fils de soldats, succèdent à leur père, mais du fait de leur mère maures ils sont considérés comme bâtards et dégénérés et sont moins prisés que les renégats et les Turcs de naissance. Ce mélange de renégats et de Turcs forme une troisième espèce de Turcs qui parlent italien...
b) Hypothèse pour l’italien :
Le même Rossi nous fournit la clé de l’énigme, deux ans après son premier article de 1926 : « Sur les côtes de la Méditerranée, l’italien est encore très notablement utilisé, parlé sous la forme très simplifiée de "Lingua Franca" .
Il faut peut-être prêter un peu plus d’attention à la citation des Mémoires du Chevalier d’Arvieux, mise à toutes les sauces. Ce dernier s’adressant au Dey Haj Mehemed Aglo (19 juin 1666) en Turc se voit répondre en langue franque, qu’il prend, à cause de la fréquence des mots italiens pour un "italien corrompu". « Je le saluai en entrant. Il me reçut avec ce compliment d’un italien corrompu, qu’on appelle la langue Franque, dont se sert ordinairement à Tunis : Ben Venuto, come estar, bono, forte, gramercy. Je ne savais pas assez ce jargon pour m’en servir en lui parlant. Je lui parlai en Turc... »
On trouve une confirmation de ce qui vient d’être dit dans la littérature française du XVIIIème. En effet, dans le Livre IV des Confessions de Rousseau , nous avons un beau spécimen de confusion entre la langue italienne et la langue franque, puisque Rousseau ne connaissant apparemment pas la langue franque, mais parlant couramment l’italien arrive à communiquer avec l’archimandrite, puis à se faire embaucher comme interprète auprès de ce dernier, qui n’a pas connaissance d’autres langues utiles en France et en Allemagne : "[...] j’y vis un homme à grande barbe avec un habit violet à la grecque, un bonnet fourré, l’équipage et l’air assez nobles, et qui souvent avait peine à se faire entendre ne parlant qu’un jargon presque indéchiffrable, mais plus ressemblant à l’italien qu’à nulle autre langue. J’entendais presque tout ce qu’il disait, et j’étais le seul ; il ne pouvait s’énoncer que par signes avec l’hôte et les gens du pays. Je lui dis quelques mots en italien qu’il entendit parfaitement ; il se leva et vint m’embrasser avec transport. La liaison fut bientôt faite, et dès ce moment je lui servis de truchement. Son dîner était bon, le mien était moins que médiocre ; il m’invita de prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et baragouinant nous achevâmes de nous familiariser, et dès la fin du repas nous devînmes inséparables." et "Il était assez content de ce qu’il avait amassé jusqu’alors ; mais il avait eu des peines incroyables en Allemagne, n’entendant pas un mot d’allemand, de latin ni de français, et réduit à son grec, au turc et à la langue franque pour toute ressource ; ce qui ne lui en procurait pas beaucoup dans le pays où il s’était enfourné, Il me proposa de l’accompagner pour lui servir de secrétaire et d’interprète". D’ailleurs, pour ne pas faillir à notre règle, Rousseau reproduit une phrase que n’aurait jamais prononcée l’Archimandrite. Cette phrase n’est pas en langue franque, comme il le prétend, mais en italien : "Un jour, cassant au dessert des noisettes, il se coupa le doigt fort avant ; et comme le sang sortait avec abondance, il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant : « Mirate, signori ; questo è sangue pelasgo » La morphologie et la syntaxe montrent la complexité d’une langue, non pas la simplicité d’un pidgin. En langue franque, cela aurait donné "Mira, signor, questo star sangue de pelasgo". Mais, quoique sans aucune valeur pour le linguiste, la citation demeure valable pour le témoignage et aussi comme explication possible d’une autre méprise.
En résumé : ce que nous savons de la Lingua Franca méditerranéenne est qu’elle était née dans la bouche des commerçants, des marins et de tous ceux qui ont longtemps partagé le destin du bassin méditerranéen. Nous avons là une illustration de la manière dont ceux qui nous ont précédés ont su faire de la Méditerranée, grâce à ce moyen de communication bricolé, cette langue véhiculaire, un espace d’échange.



