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Débat organisé par le Comité Scientifique et Technique

Franchises linguistiques de la Méditerranée

WEINRICH Harald
Troisième réunion du Consortium STRABON (Kairouan, Tunisie, du 16 au 20 juin 2004)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait la moitié de son voyage et puis est arrivé, avec ses compagnons, aux rivages d’une belle île appelée aujourd’hui Djerba. Comment se comporteront les habitants de ces contrées inexplorées jusque là par les Grecs ? Ulysse y envoie quelques éclaireurs. Ils ne reviennent pas. Seraient-ils devenus victimes d’une population barbare ? C’est tout le contraire qui s’est produit. Les marins d’Ulysse ont été accueillis par les Tunisiens d’alors avec tant d’humanité et de gentillesse qu’ils ont tout à fait oublié de rejoindre les leurs. Ulysse est obligé d’employer la force pour les faire remonter à bord de leurs vaisseaux.

A peu près à la même époque de l’histoire ou de la mythologie - peu importe ici cette différence -, un autre voyageur méditerranéen, rescapé également de la guerre de Troie, Énée, arrive lui aussi en Tunisie, au nord du pays cette fois. Didon, la belle reine de Carthage, l’accueille avec une hospitalité égale à celle des Djerbiens, et par surcroît elle tombe amoureuse de cet étranger. Énée reste assez de jours et de nuits chez elle pour pouvoir lui raconter, avec un grand luxe de détails épiques, les grandeurs et misères de la ville de Troie et la façon dont il a échappé lui-même aux fureurs de la guerre. Néanmoins, un certain jour, il abandonne la reine de Carthage et part pour l’Italie où il est appelé à devenir - parole du fatum - le fondateur de la ville de Rome. A Carthage, la belle Didon, inconsolable, se fait brûler sur un bûcher.

Dans les deux cas, la question est de savoir en quelle langue ces personnages épiques ont pu converser. La réponse est facilitée du fait que l’histoire ancienne connaît, au service du commerce maritime entre les grands ports de la Méditerranée, une langue commune, dérivée du grec, la soi-disant koiné. Pendant plusieurs siècles, celle-ci a assuré, entre les riverains les plus hétérogènes de la Méditerranée orientale, une inter-communication très efficace. Pour les convives de Djerba ainsi que pour Énée, le Troyen, et Didon, la Carthaginoise, il est bien imaginable que la koiné grecque ait été la langue commune de leur commerce hospitalier ou amoureux.

Arrivé en Italie - toujours aux dires du poète Virgile dont l’Énéide, bien sûr, ne coïncide guère avec l’histoire vraie -, Énée fonde la ville de Rome qui deviendra, pour plus d’un millénaire, le centre de l’Empire Romain. Pendant cette longue époque - et à partir d’ici l’histoire vraie sera mon guide - l’idiome de Rome, autrement dit la langue latine, a servi de langue commune, telle une nouvelle koiné, dans toutes les provinces de l’Imperium Romanum, y compris la province appelée Africa. Pour ce qui est cependant de l’espace oriental de la Méditerranée, le latin a dû se partager la fonction de langue commune avec la koiné grecque, sauf dans les affaires administratives et militaires dont le domaine reste réservé au latin.

La troisième langue qui, dans la longue durée de l’histoire, est entrée en scène comme instrument d’inter-communication méditerranéenne, est l’arabe, langue du Coran et de l’Islam. Il est évident que la plupart des partenaires du Consortium STRABON sauraient parler beaucoup mieux que moi de la très forte impulsion religieuse par laquelle cette langue a conquis, sous le drapeau vert du prophète, presque toute la rive sud de la Méditerranée, depuis le Liban jusqu’au Maroc, sans oublier en plus le grand rôle culturel tenu par l’arabe, pendant de longs siècles, dans la péninsule ibérique. En Afrique justement, la ville de Kairouan est le meilleur témoignage de cette nouvelle langue commune de la Méditerranée, puisque c’est en arabe que le géographe arabo-espagnol Idrîsî a attesté aux habitants de cette ville leur belle habitude de « cultiver les bienfaits de la science ».

Si j’avais le temps et la compétence, je mentionnerais encore dans ce contexte une quatrième langue qui s’est imposée avec éclat comme langue commune de la région méditerranéenne. C’est le turc ottoman qui, en sa qualité de langue impériale, a été longtemps entendue et parlée, partiellement en concurrence avec l’arabe, sur un très large territoire depuis le Maghreb jusqu’à Vienne, ou presque.

Je me permets d’intercaler ici une brève parenthèse d’inspiration personnelle. Comme je suis né à une distance maxima de la Méditerranée, dans la ville maritime de Wismar, située dans l’Allemagne du nord, au bord de la Mer Baltique, il est peut-être justifié que je rappelle ici brièvement le parallélisme historique qui a existé longtemps entre la Méditerranée et la Mer Baltique. Cette dernière, que l’on peut appeler en quelque sorte la sœur cadette de la Méditerranée, a donné une impulsion analogue au commerce et à la culture de ses pays riverains. En fait, à l’égal de la Méditerranée, la Mer Baltique n’a pas séparé, mais rapproché, à l’époque de la Hanse, un grand nombre de villes maritimes, depuis Hambourg jusqu’à Saint-Pétersbourg, où les marchands parlaient le bas allemand comme langue commune. Je pense souvent que les historiens de la longue durée n’ont pas encore apprécié à sa juste valeur ce grand parallélisme historique qui pourrait peut-être nous inspirer à repenser et à restructurer en termes hanséatiques les échanges commerciaux et culturels de la Méditerranée. - Fin de la parenthèse.


Tout change, non seulement pour la Méditerranée et la Mer Baltique, mais pour le monde entier, par la découverte, en 1492, du continent américain. Il est bien connu que c’est un homme de la Méditerranée, né à Gênes, qui est allé chercher le premier du côté de l’Occident la route maritime vers les Indes. Cet homme, Christophe Colomb, avait bien compris qu’il fallait d’abord braver la mer inconnue au-delà des colonnes d’Hercule, avant de poser le pied sur la terre d’un nouveau monde. Cette grande aventure maritime concerne aussi les langues européennes, en premier lieu celles, romanes ou néo-latines, qui sont issues du latin. Ces langues, et en particulier le portugais, l’espagnol, le français et l’italien, ont accompagné les grandes découvertes trans-océaniques ainsi que les entreprises coloniales et colonialistes qui les ont suivies entre le XVIe et le XXe siècles. C’est ainsi qu’en Amérique dite latine, en Afrique et dans les contrées asiatiques du Proche, Moyen et Extrême Orient, ces langues romanes ont été promues au rang de langues à diffusion quasiment mondiale. Parmi les langues germaniques, un rôle analogue a été attribué par l’histoire à l’anglais, au néerlandais et, avec un certain retard, à l’allemand, au haut allemand cette fois. La plupart de ces langues, du reste, ont fait leur chemin dans le monde à deux niveaux différents, d’une part comme langues de domination et comme véhicules de la mission chrétienne, d’autre part comme langues redevenues « vulgaires » sous forme de pidgins à base portugaise, espagnole, française ou anglaise. Très probablement, d’ailleurs, le terme « pidgin » n’est qu’une déformation du mot anglais « business », ce qui peut se passer d’un commentaire.

Il est évident que ce long processus politique et commercial, initié par la vieille Europe à partir du XVe siècle, a progressivement réduit l’importance politique et économique de la Méditerranée, à l’égal de la Mer Baltique, d’ailleurs. Dans sa dernière phase, aux XIXe et XXe siècles, cette proto-mondialisation, autrement dit le colonialisme, n’a pas manqué d’englober, sous forme de statuts politiques divers, la rive sud de la Méditerranée, ce qui a entraîné comme processus corollaire une très large diffusion, dans les pays de l’Afrique du Nord, des langues espagnole, française, italienne et anglaise. Aujourd’hui, heureusement, il n’en reste que des traces culturelles, parmi lesquelles il faut compter aussi le rôle privilégié de ces langues, notamment dans les pays qui forment aujourd’hui la communauté politique et économique de la Francophonie.


Or, dans le petit tableau linguistique et historique que je viens de donner à titre plutôt mnémotechnique, j’ai omis exprès une langue toute particulière et à vocation très méditerranéenne : la lingua franca, à traduire par « langue franque » ou encore « langue des Francs », c’est-à-dire des Occidentaux. Pendant plusieurs siècles, cette langue étrange plutôt qu’étrangère, mélange bizarre d’éléments linguistiques les plus hétérogènes, a connu un grand succès culturel comme langue commune de la Méditerranée, employée avant tout par les marchands dans toutes sortes de communication orale. C’est vraiment une langue par laquelle la Méditerranée nous parle en personne.

Cette langue franque, qui me semble mériter toute notre attention et sympathie, sera présentée dans ce colloque par Jocelyne Dakhlia, historienne. En ce qui concerne les linguistes, dont je suis, il est vrai qu’ils n’ont certainement pas manqué d’analyser à leur façon ce drôle d’amalgame linguistique, situé à mi-chemin, paraît-il, entre un jargon et une langue véritable. La plupart d’entre eux, cependant, ont peut-être trop insisté sur le caractère déficitaire de cet idiome qui refuse tellement le joug des règles établies par les soins conjugués des grammairiens scolastiques et des écrivains classiques. Aussi ont-ils souvent méconnu les nombreuses qualités positives de la langue franque. Celle-ci, du fait qu’elle a été inventée et perfectionnée au fur et à mesure des besoins communicatifs concrets dans les situations langagières les plus variées, est devenue par là un instrument de la communication qui, par sa seule existence désinvolte et insouciante, arrive à prouver que les hommes de la Méditerranée sont assez ingénieux pour trouver toujours un moyen de se faire entendre, que ce soit entre Grecs et Turcs, Libanais et Français (« francs »), Italiens et Tunisiens, Marocains et Espagnols, autrement dit entre méditerranéens de toute souche. Il est vrai pourtant qu’il n’existe de cette langue que très peu de témoignages documentés sous forme écrite, sauf en premier lieu certaines scènes de comédie chez Molière et Goldoni. Ces auteurs classiques, d’ailleurs, loin de vouloir dénigrer la langue franque en l’exposant au ridicule, ont eu la bonne idée de nous donner une image plutôt gaie et enjouée de cette langue qui peut se vanter de n’avoir servi que des fins paisibles et pacifiques, même entre maîtres et esclaves à Alger. De ce fait, la langue franque est parfaitement franche, instrument d’une franchise linguistique dans laquelle se reflètent les tendances les plus amènes de l’inter-communication méditerranéenne. Aussi la langue franque est-elle devenue et restée une langue principalement ludique qui aime à s’amuser d’elle-même dans ses nombreuses métaphores hardies et dans l’usage extensif qu’elle fait dans le discours oral des ressources mimiques et gestuelles des interlocuteurs. Il convient donc peut-être de lire ou de relire les belles scènes écrites en lingua franca que l’on peut trouver dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière ou bien dans L’Impresario de Smyrne de Goldoni, deux pièces restées vivantes au programme de nos théâtres, et qui montrent combien une langue, libérée ou presque des entraves de la norme linguistique, peut être gaie et souriante, sans pour autant refuser ses services aux échanges graves et sérieux. Souvenons-nous donc, dans cette table ronde du consortium STRABON, qu’il existe dans l’histoire ce petit bijou linguistique qui, à condition d’être un peu nettoyé et poli, brillera glauque, vert et azur dans les plus belles couleurs de la Méditerranée.

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