Strabon et son temps.
Un texte de Germaine Aujac

Le géographe Strabon, qui fut historien avant d’être géographe, est l’exact contemporain de l’empereur Octave-Auguste. Né comme lui vers 63 av J.-C., il lui survécut une dizaine d’années. Il était originaire d’Amasée, dans le Pont, une ville de l’intérieur des terres que le roi Mithridate II (mort en 266) avait choisie pour en faire sa capitale. Des colonies grecques s’étaient installées très tôt sur la côte méridionale de la mer Noire : Sinope, colonie milésienne fondée avant 756, détruite par les Cimmériens et refondée vers 600, commandait tout le commerce maritime de la mer Noire ; après une longue période d’indépendance, elle avait été occupée en 183 par Pharnace I qui en fit la nouvelle capitale du Pont. Un petit-fils de Pharnace, Mithridate VI Eupator, « le Grand », désireux d’étendre sa domination aussi bien sur le nord de la mer Noire que sur l’Asie Mineure, pratiqua une politique d’expansion qui se heurta aux ambitions de Rome sur l’Orient ; vaincu par Lucullus puis par Pompée, il dut rendre tous les territoires conquis ; il se suicida en 63, l’année probable de naissance de Strabon et d’Octave. Dès lors le Pont passa sous la tutelle romaine et devint l’une des provinces d’Asie. Strabon, vers l’âge de 18 ans, se rendit à Rome, comme, deux siècles plus tôt, Ératosthène de Cyrène était allé à Athènes, afin de parfaire sa formation intellectuelle.
En tant que géographe en effet, Strabon reconnaissait comme son illustre prédécesseur Ératosthène de Cyrène (c. 275-194), l’inventeur du terme même de « géographie » ; le traité auquel ce nom avait été donné, aujourd’hui perdu, a fait longtemps autorité. Si, au IIIe siècle av. J.-C., l’expédition d’Alexandre le Grand en Orient et l’inventaire exhaustif qu’avait fait dresser cet élève d’Aristote des pays traversés (avec indication des dimensions, des positions relatives, des ressources naturelles, etc.) avaient fourni l’impulsion nécessaire, et les matériaux nouveaux, pour la rédaction du grand ouvrage de synthèse procuré par Ératosthène, quelque deux siècles plus tard les interventions des armées romaines de la République, puis de l’Empire, sur pratiquement l’étendue entière du monde alors connu, la domination grandissante de Rome sur tout le bassin Méditerranéen, tant vers l’Occident que vers l’Orient, les incursions des légions en Europe du Nord comme en Afrique ou en Arabie, avaient considérablement élargi et popularisé la connaissance du monde habité : le grec Strabon, qui vivait dans un monde devenu romain, acceptant volontiers l’autorité de l’empereur Auguste, voulut à son tour répertorier les découvertes nouvelles, puis les organiser en un tout cohérent pour les rendre accessibles à un public qui avait beaucoup changé.
Comparons un instant les « milieux » dans lesquels vécurent et travaillèrent ces deux grands pionniers de la géographie. Ératosthène, déjà connu à l’âge de trente ans pour ses talents de grammairien, de poète et de mathématicien, avait été appelé par le roi d’Égypte, Ptolémée III Évergète, pour prendre la tête de la fameuse Bibliothèque, de création récente, destinée à réunir l’ensemble de la production, littéraire ou scientifique, des siècles passés ; il assura cette mission jusqu’à sa mort, pendant près de cinquante ans. À Alexandrie, une ville en plein essor, vieille d’à peine un siècle, il allait fréquenter philologues. philosophes, mathématiciens, astronomes et géomètres du monde entier, attirés par ce véritable creuset intellectuel où l’on faisait toutes sortes de recherches. Théoriques ou pratiques, dans la plus entière liberté. En matière géographique, il put ainsi tirer parti de toutes les études qui avaient été réalisées sur le terrain par les compagnons d’Alexandre, et des mémoires qu’avaient rédigés à leur retour certains participants à l’expédition, au nombre desquels se trouvait Ptolémée, fils de Lagos, premier roi d’Égypte et l’un des historiens d’Alexandre. Dans cette ville où le grand géomètre Euclide avait enseigné, où Straton de Lampsaque, dit le Physicien, avait été le précepteur du roi défunt, Ptolémée II Philadelphe, avant d’aller prendre à Athènes la direction du Lycée, où le Syracusien Archimède venait de se lier d’amitié avec les astronomes de la cour, Conon de Samos et Dosithée, Ératosthène l’inventeur du Crible était tout naturellement porté à privilégier l’aspect scientifique de la géographie ; sa mesure du grand cercle de la terre a constitué un progrès gigantesque dans l’étude du globe terrestre et de sa partie alors connue. Musée et bibliothèque avaient été créés par les souverains d’Égypte pour faire de leur capitale une ville prestigieuse, réunissant en un même lieu les philologues et les savants les plus réputés, auxquels étaient offerts le gîte et le couvert, et la collection de livres la plus riche du monde.
Strabon en revanche n’eut pas de lieu fixe de travail et on ne sait où il composa ses volumineux ouvrages, d’abord une Histoire en 47 livres, puis une Géographie en 17 livres. Après des études (grecques) en Asie Mineure, dans sa ville natale ou à Nysa sur le Méandre (il y suivit les leçons d’Aristodème, qui avait assuré à Rome l’éducation des fils de Pompée), il vint à Rome vers 45 av. J.-C., un an peut-être avant l’assassinat de Jules César ; il y suivi les cours de Tyrranion le grammairien, originaire d’Amisos dans le Pont, et aussi de Xénarque, un philosophe péripatéticien qui, né à Séleucie en Cilicie, avait séjourné à Alexandrie, à Athènes, puis s’était fixé à Rome où il jouissait de l’amitié de César Auguste (cf. Strabon, XIV,5,4).
Combien de temps Strabon séjourna-t-il à Rome ? Une diziane d’années au moins, probablement, et il y revint en plusieurs occasions. Sa description enthousiaste de la Ville, son admiration pour les beaux monument qui l’ornent, son évocation du Champ de Mars qui « offre un spectacle dont l’œil a peine à se détacher » (V,3,8), font deviner des visites prolongées, et heureuses, dans la capitale de l’Empire. Strabon était probablement à Rome vers 31, l’année de la bataille d’Actium qui vit le triomphe d’Octave sur .Antoine, car il signale que le portrait de Denys peint par Aristide et placé dans le temple de Cérès venait d’être brûlé dans l’incendie de ce temple (VIII, 6, 23). Il y séjourna à nouveau après 7 av. J.-C., car il mentionne avec admiration le portique de Livie dédié cette année-là.
Strabon fit également un assez long séjour à Alexandrie, entre 25 et 19 av. J.-C., auprès de son ami Aelius Gallus, alors préfet d’Égypte ; il remonta le Nil avec lui (25-24) jusqu’à l’île de Philae, lors de l’expédition en Arabie Heureuse ordonnée par Auguste ; surtout il profita de la richesse de la célèbre Bibliothèque pour amasser des matériaux en vue de sa Géographie. Non sans quelque fatuité, Strabon se vante du nombre et de la variété des pays qu’il connaît personnellement : « Nos visites se sont étendues d’est en ouest, depuis l’Arménie jusqu’aux parties de la Tyrrhénie qui font face à la Sardaigne ; du nord au sud, depuis le Pont-Euxin jusqu’aux bornes de l’Éthiopie » (II,5,11) ; et il ajoute fièrement : « De tous ceux qui ont écrit des géographies, on n’en trouverait pas un qui, dans ses voyages, ait couvert des distances plus considérables que nous ; ceux qui sont allés plus loin vers l’occident n’ont pas embrassé autant de pays vers l’est ; ceux qui ont fait l’inverse ne sont pas allés si loin vers le couchant ; il en est de même en direction du midi ou du septentrion » (ibid.). Sans doute, après avoir couru le monde (mais n’importe quel général romain en avait certainement vu plus que lui), revint-il dans son pays, à Amasée, pour y passer le reste de ses jours et y rédiger sa dernière oeuvre, la Géographie, dans une relative solitude, à moins qu’il n’ait préféré résider à la cour de Pythodoris, l’épouse du feu roi Polémon, qui régnait alors tout à la fois sur le Bosphore Cimmérien, sur la Colchide, et sur une partie du Pont : il décerne à cette reine les plus grands éloges.
Autre différence, de tempérament cette fois : alors qu’Ératosthène, comme beaucoup de ceux qui gravitaient autour de la Bibliothèque d’Alexandrie, semble avoir eu pour premier objectif le progrès des connaissances, et s’être adonné à ce que nous appellerions volontiers la recherche pure, Strabon, sujet de l’empire romain, poursuit un but politique, se mettant délibérément au service du gouvernement impérial, et des fonctionnaires chargés d’administrer les diverses provinces qui s’étendaient presque jusqu’aux limites du monde habité. La géographie qui, pour Ératosthène, était une synthèse organisée autour de la carte générale du monde alors connu, devient avec Strabon un instrument mis au service de l’administration romaine : « Il est clair que la géographie tout entière est orientée vers la pratique du gouvernement.... Il serait plus facile de prendre en mains un pays si l’on connaissait ses dimensions, sa situation relative, les particularités originales de son climat et de sa nature » (I,1,16). Le but de la géographie est donc, pour lui, de décrire les diverses parties du monde connu pour être utile à la communauté. Le changement de perspective est notoire.
C’est que, aux royaumes hellénistiques, limités dans leur extension territoriale, mais rivalisant entre eux pour attirer en grand nombre savants, historiens,philologues, poètes, artistes en tout genre, avait succédé un État centralisateur,dont le pouvoir, qui s’exerçait tout autour du bassin méditerranéen, se préoccupait surtout de finances ou d’administration, bien plus que de recherche scientifique. Ératosthène, qui s’appuyait principalement sur les historiens d’Alexandre, connaissait mieux l’Orient que l’Occident, pour lequel il ne disposait guère que des récits, précieux, mais controversés, de Pythéas le Massaliote (fl. 330 av. J.-C.). Strabon en revanche a pu largement profiter de l’expérience des légions romaines qui, depuis deux siècles, avaient parcouru inlassablement la majeure partie du monde connu, de l’Espagne à l’Afrique du Nord et au Sahara, de la germanie ou des îles Britanniques au royaume Parthe. C’est donc avec raison qu’il déclarait, au seuil même de son grand ouvrage : « De nos jours, les Romains et les Parthes, en étendant leur empire, ont beaucoup ajouté à notre connaissance de la géographie, de même que jadis l’expédition d’Alexandre, comme le soulignait Ératosthène. Alexandre nous a découvert la majeure partie de l’Asie et tout le Nord de l’Europe jusqu’à l’Istros (sc. le Danube) ; les Romains, tout l’Ouest de l’Europe jusqu’à l’Elbe qui divise en deux la Germanie, ainsi que les pays situés plus loin que l’Istros jusqu’au Tyras (sc. le Dniestr) ; les régions situées encore au-delà, jusqu’aux Méotes (sc. les riverains de la mer d’Azov) et au littoral qui finit en Colchide, nous ont été révélées par Mithridate surnommé Eupator, ainsi que par ses lieutenants ; les Parthes à leur tour nous ont familiarisés avec l’Hyrcanie, la Bactriane et les pays voisins, ainsi qu’avec les peuples scythes qui leur font suite, beaucoup moins connus précédemment. Aussi avons-nous des chances de pouvoir en dire plus long que nos prédécesseurs" (I,2,1).
I- Strabon, d’abord historien
Quand Strabon entreprit la rédaction de sa Géographie, il avait derrière lui un lourd passé d’historien ; il était en effet l’auteur de Commentaires Historiques en 47 livres (perdus) qui, suivant les habitude, du temps. présentaient une Suite aux Histoires de Polybe. Les quatre premiers livres, constituaient probablement une sorte de vaste introduction, au cours de laquelle Strabon exposait peut-être sa conception de l’histoire et résumait à grands traits les événements passés ; il déclare en effet, au livre XI de sa Géographie, qu’il a traité des « lois et institutions du royaume Parthe dans le sixième !ivre des Commentaires Historiques, le second des Suites à Polybe » (XI,9,3).
Polybe (c. 203-120), originaire de Mégalopolis, avait été hipparque dans la ligue Achéenne en 169-168 : après la défaite des Grecs à Pydna (168), il fut déporté à Rome où il demeura pendant seize ans, se faisant des amis dans le cercle des Scipions. C’est très peu après son arrivée chez les Romains, probablement dès 165, qu’il décida d’utiliser ses loisirs forcés, à la rédaction d’un grand ouvrage historique, en 40 livres, dans lequel il voulait montrer quand, comment et pourquoi Rome était parvenue, en 53 an, à peine de 220 à 167, à imposer sa domination sur la quasi-totalité du monde habité. Les 29 premiers livres, relatant cette histoire, ne furent achevés qu’après 145. Mais Polybe avait annoncé dès le début (III,1,5) qu’il complèterait l’histoire de ces 53 années par un récit des événements de la période suivante (167-145) afin de montrer quel usage les Romains avaient fait de leur puissance triomphante, et comment les peuples soumis avaient supporté cette domination : cela allait occuper les 11 derniers livres dont l’un, le XXXIV, malheureusement perdu, était tout entier consacré à des considérations geographiques.
C’est donc probablement la période s’étendant de 144 à 27 ou 25 av. J.-C., soit de la fin des guerres puniques à la proclamation de l’Empire, que Strabon couvrait dans ses Suites à Polybe. Il avait été précédé dans cette entreprise par Poseidonios (c.135-50), le fameux philosophe stoïcien, si populaire chez les intellectuels romains ; une quarantaine d’années plus tôt, Poseidonios avait composé des Histoires en 52 livres, qui étaient elles aussi des Suites à Polybe, portant sur la période allant de 146 à la dictature de Sylla (82-79), et incluant l’histoire des peuples d’Orient ou d’Occident auxquels Rome avait eu affaire. Poseidonios était également l’auteur d’une Histoire de Pompée, que Strabon utilisa à maintes reprises, ainsi que les Histoires, comme source de renseignements utiles pour sa Géographie.
Au reste, le siècle d’Auguste fut fertile en historiens de Rome : Tite Live (59 av./17 apr. J.-C.), à peu près exact contemporain de Strabon, commença vers 30 av. J.-C. la rédaction de son immense Ab Urbe Condita, en 142 livres, qui exigea 40 ans de travail mais eut d’emblée un grand succès. Au même moment, le Grec Denys d’Halicarnasse, installé à Rome à partir de 30 av. J.-C. où il enseignait la rhétorique, composait des Antiquités Romaines en 20 livres, relatant l’ascension de Rome depuis les origines jusqu’au début des guerres puniques (c’était une espèce de « prélude à Polybe »). Moins centré sur Rome, le péripatéticien Nicolas de Damas, né vers 64, qui fut le conseiller et l’historiographe d’Hérode le Grand (c.73/4 av. J.-C.), roi de Judée, était l’auteur d’une Histoire Universelle en 144 livres, allant des origines à la mort d’Hérode le Grand, et d’une Autobiographie, ,citée par Strabon, dans laquelle il évoquait sa rencontre à Antioche (Syrie) avec les ambassadeurs indiens envoyés vers l’empereur Auguste.
Les Commentaires Historiques de Strabon sont perdus, mais, d’après ce qu’il en dit dans la Géographie, nous connaissons l’intention qui avait présidé à leur élaboration. « Le présent traité (sc. la Géographie) doit être d’intérêt général et servir à la fois le citoyen actif et le peuple, comme c’est le cas pour mon ouvrage d’histoire. Et là, par citoyen actif, nous entendons un homme cultivé, qui a suivi le cycle des études et reçu la formation en usage chez les hommes libres et les adeptes de la philosophie ; car on ne saurait blâmer ni louer à bon escient, on ne saurait pas davantage discerner les faits mémorables dans les événements passés si l’on ne s’est jamais soucié de vertu ni de prudence, ni des moyens de les acquérir. Ainsi, après avoir produit des Commentaires Historiques qui sont utiles (nous le supposons du moins) à la philosophie morale et politique, nous avons jugé bon d’y adjoindre le présent traité : il est de même forme, s’adresse aux mêmes lecteurs, et principalement à ceux qui ont l’autorité » (I,1,22-23).
C’est donc sous le signe de la philosophie morale et politique que Strabon plaçait ses oeuvres, qu’il destinait au public haut placé, à la classe dirigeante de Rome. Il avait pour objectif, dans ses Commentaires Historiques, de permettre à chacun de méditer sur les événements passés, d’en comprendre les causes et le déroulement, de juger plus équitablement les hommes dans leurs victoires et leurs défaites, de dégager aussi des enseignements, en politique et en morale, que les gouvernants, dans le présent ou l’avenir, pourraient mettre à profit pour réaliser le grand rêve des Stoïciens, l’élaboration d’une cité universelle du genre humain.
Strabon en effet, qui semble avoir profité d’une formation éclectique, avec légère prédominance de l’élément péripatéticien, revendique hautement son appartenance à l’école stoïcienne, dans sa ligne la plus orthodoxe, celle de son fondateur le Chypriote Zénon de Citium (334-262). Dans une Athènes démoralisée par les victoires de Philippe et d’Alexandre, puis de Démétrius Poliorcète, et par la perte de son indépendance, Zénon avait créé une doctrine originale, en réaction contre la philosophie du hasard prônée au même moment par Épicure (342-271). Considérant que l’univers est régi par des lois naturelles, apparentes ou cachées, qu’il convient de découvrir, il recommandait à l’homme de vivre conformément à la Nature s’il voulait atteindre le bonheur. À une époque où les cités, gouvernées par des rois, se livraient des guerres sans merci pour obtenir une once de pouvoir, Zénon affirmait que seul un modèle de société universelle pouvait assurer à l’homme un plein épanouissement. Le sage stoïcien se devait d’être un citoyen du monde. Cet idéal d’universalité avait pénétré profondément dans les milieux intellectuels romains, comme le montre Cicéron (106-43), dans le De Finibus : « Le monde est, selon les Stoïciens, gouverné par la volonté des dieux ; il est comme la ville ou la cité universelle des hommes et des dieux ; chacun de nous est une partie de ce monde » (III,64, trad. É. Bréhier). Strabon, qui était probablement à Rome lors de la mort tragique de Cicéron, n’enseigne-t-il pas lui aussi que « les plus grands stratèges sont ceux qui peuvent exercer leur pouvoir sur la terre et sur la mer, rassemblant peuples et cités en un seul empire, régi par les mêmes structures politiques » (I,1,16) ?
On conçoit aisément que des idéalistes qui révaient ainsi d’une société du genre humain aient pu un moment voir dans l’Empire Romain à ses débuts un commencement de réalisation de ce rêve. Après les troubles et les guerres intestines qui avaient suivi l’assassinat de César, Octave, en 29, avait fermé le temple de Janus à Rome pour signifier que désormais la paix allait régner. En janvier 27, il recevait le titre d’Auguste qui affirmait sa supériorité sans partage au sein de l’État. Il s’attacha dès lors à organiser l’Empire, dont les limites coïncidaient presque avec celles du monde connu (à en croire du moins la propagande impériale) : les frontières furent renforcées, les provinces urbanisées, des routes créées pour les relier entre elles et à Rome ; à l’est les Parthes reconnurent le protectorat romain sur l’Arménie ; au nord en revanche, la perte de trois légions en Germanie décida l’empereur à renoncer à cette province trop éloignée. Bref tout semblait réuni, aux yeux des intellectuels grecs ou latins, pour faire du siècle d’Auguste le début d’une nouvelle ère de l’humanité, plus solidaire et plus universelle : « Les Romains, en prenant sous leur tutelle nombre de peuples naturellement peu policés du fait des pays qu’ils occupent, âpres ou dépourvus de ports ou glacés ou pénibles à habiter pour toute autre raison, ont créé des liens qui n’existaient pas auparavant et enseigné aux peuplades sauvages la vie en société » (II,5,26). L’éloge semble sincère.
II- La Géographie
C’est vers la fin de sa vie, ou du moins dans sa seconde moitié, probablement entre 15/10 av. et 24 apr. J.-C. , que Strabon composa sa Géographie. L’on peut supposer en effet qu’il a mis de longues années à rédiger ses Commentaires Historiques. qui ont dû l’occuper quelque 25 ans, entre 35 et 10. La nécessité, pour un historien, de connaître le théâtre des opérations, l’aurait convaincu, comme cela avait déjà été le cas pour Polybe, de l’intérêt de mieux connaître la géographie des diverses régions du monde. Mais alors que Polybe n’avait consacré qu’un livre sur 40 à la description des pays, Strabon, inspiré peut-être aussi par le traité Sur l’Océan de Poseidonios, a décidé de rivaliser, en prenant de nouvelles orientations, avec la Géographie d’Ératosthène, l’ouvrage considéré à son époque encore comme le plus important en la matière. S’il ne manque pas de citer abondamment, dans la description régionale, Artémidore d’Éphèse (fl. 100 av. J.-C.), auteur d’une Géographie en 11 livres, il ne le nomme pas parmi les géographes de renom avec qui il trouve honorable de se mesurer.
Au moment où Strabon allait se mettre au travail pour rédiger sa Géographie vers 15/l0 av. J.-C., César Auguste qui, une fois le temple de Janus fermé et la paix établie, s’occupait activement de l’organisation de l’Empire et de l’administration des provinces, avait déjà chargé Agrippa de dresser une carte monumentale du monde habité ; cette carte, qu’il n’eut pas le temps de terminer, fut placée dans le Forum après sa mort, qui survint en13 av. J.-C. L’heure était donc particulièrement favorable pour la rédaction d’un grand traité de géographie qui soit une remise à jour du premier dans le genre, celui d’Ératosthène de Cyrène, mais qui, par la place accordée à la description régionale, puisse servir de commentaire à la carte d’Agrippa et s’inscrire dans le droit fil des intentions impériales.
Dès le début, Strabon met son oeuvre « colossale » sous le signe de la philosophie. « Oui, c’est affaire de philosophe, si jamais science le fut, que la science géographique, objet de notre présente étude, ... D’ailleurs la multitude des connaissances qui seule permet de mener à bien ce genre de travail ne se trouve que chez un homme qui a l’habitude de considérer à la fois le divin et l’humain, dont la connaissance constitue, par définition, la philosophie. De même aussi le profit multiple que l’on peut en tirer, dans des domaines si divers, qui touchent aussi bien à la vie politique et à la pratique du gouvernement qu’à la connaissance des phénomènes célestes, de la terre et de la mer avec ce qu’elles contiennent, êtres vivants, plantes, fruits, et aussi des particularités que l’on peut rencontrer dans chaque pays, exige le même genre d’homme, quelqu’un qui ait pour souci l’art de vivre et le bonheur » (I,l,l). Cette déclaration de principes est à retenir, d’abord parce qu’on y trouve une définition du philosophe selon Strabon : celui qui considère à la fois le divin et l’humain, mais aussi celui qui a pour souci l’art de vivre et le bonheur ; et puis parce qu’elle exprime clairement ce qu’il faut attendre de la géographie, une connaissance scientifique sans doute, mais avant tout la mise à disposition de moyens d’action, permettant de mieux administrer les divers pays pour le plus grand bien de tous. Rêve utopique assurément, mais qui semble avoir réellement orienté les travaux de ce géographe féru de philosophie politique.
1-La géographie mathématique
Strabon n’en néglige pas pour autant les acquis de ses prédécesseurs : ceux-ci avaient surtout œuvré dans le domaine de la géographie mathématique, héritière de la géométrie de la sphère, qui s’était développée dans le cadre commode de l’hypothèse géocentrique. Dans la seconde Introduction qui termine les deux premiers livres de Prolégomènes, il affirme la nécessité de « prendre pour base un certain nombre de notions enseignées par la physique et les mathématiques » (II,5,1) ; et un peu plus loin il précise : « Le géographe doit, pour les notions qui lui servent de point de départ, se fier aux géomètres qui ont mesuré la terre entière, ceux-ci aux astronomes, et ces derniers aux physiciens » (II,5,2). La physique, science première, enseigne la sphéricité du ciel et de la terre, la rotation apparente de la sphère des fixes autour d’un de ses diamètres qui traverse par le milieu la terre, immobile au centre. Les astronomes, partant de ces « hypothèses » (le terme est grec, et couramment utilisé dans ce contexte), calculent par procédés géométriques les dimensions et distances des astres errants, repèrent dans le ciel les cercles fondamentaux, équateur, tropiques, cercles arctiques, déterminant des zones qui, chez les Grecs, sont célestes avant d’être terrestres (cf. II,5,3). Le globe terrestre devient une simple réplique de la sphère céleste : « Sous chacun des cercles célestes se projette son homonyme terrestre, et il en est de même pour les zones » (II,5,3). Quant au géomètre, le dernier maillon de la chaîne avant le géographe, « utilisant les gnomoniques et de manière générale les méthodes astronomiques qui permettent de trouver en chaque lieu géographique les parallèles à l’équateur et leurs perpendiculaires qui passent par les pôles, il mesure la partie habitable de la terre en l’arpentant ; pour le reste, il se fie au calcul des distances. Il peut ainsi trouver la distance approximative de l’équateur au pôle, qui représente le quart du grand cercle de la terre ; avec ce chiffre il a aussi son quadruple, soit le périmètre de la terre » (II,5,4). Strabon, qui utilise couramment la mesure de la circonférence terrestre proposée par Ératosthène, n’a qu’imparfaitement compris le procédé qui a permis à son prédécesseur de la découvrir (ce qui conduirait à penser que la description de la méthode employée figurait non pas dans la Géographie mais dans un traité spécial, souvent mentionné, Sur les mesures). Quant au géographe, il a pour mission, au dire de Strabon, de « définir notre monde habité, ses dimensions, son contour, ses caractères naturels, sa position par rapport au globe terrestre » (ibid.).
La géographie mathématique est donc indispensable, et Strabon consacre une bonne part des deux premiers livres de sa Géographie à l’analyse de l’ouvrage (en trois livres) de celui qui en a été le plus illustre représentant, Ératosthène, qui a su le premier donner une évaluation de la circonférence terrestre. Les Prolégomènes nous permettent ainsi, de même que l’Introduction aux Phénomènes de l’excellent vulgarisateur que fut Géminos (fl. 50 av. J.-C.), de peu l’aîné de Strabon, de mesurer le haut niveau de connaissances atteint par les Grecs sur le globe terrestre, les zones, les climats (ou bandes de latitude), la probabilité d’autres mondes habités dans les trois quarts encore inexplorés du globe, l’existence d’antipodes, habités ou non, les caractéristiques de la latitude, etc. Strabon le répète : « S’il n’est pas nécessaire de pousser la minutie jusqu’à connaître en chaque lieu les levers et couchers simultanés d’étoiles, les passages simultanés au méridien, la hauteur des pôles, les points zénithaux et généralement tout ce qui, à chaque changement d’horizon et de cercle arctique, se présente différemment soit dans son aspect soit de par sa nature même, ... il ne faut pas non plus que le lecteur de ce traité soit ignorant ou inculte au point de n’avoir jamais vu une sphère, avec des cercles, les uns parallèles, d’autres perpendiculaires aux premiers, d’autres obliques, ni observé la position des tropiques, de l’équateur et du zodiaque le long duquel le soleil va et vient dans sa course, enseignant la diversité des climats et des vents. Voilà, avec la théorie sur les horizons et les cercles arctiques, et les quelques rudiments que l’on donne pour former à l’étude des sciences, ce qu’il faut avoir appris pour pouvoir à peu près suivre ce qui est dit dans cet ouvrage. Si l’on ne sait pas ce qu’est une ligne droite, une courbe, un cercle, une surface sphérique ou un plan, si dans le ciel on n’a même pas appris à reconnaître les sept étoiles de la Grande Ourse ni rien d’autre dans ce domaine, il faut ou bien ne pas se plonger du tout dans un ouvrage comme le nôtre, ou bien ne pas le faire tout de suite, mais d’abord acquérir ces bases sans lesquelles on ne saurait se familiariser avec la géographie » (I,1,21).
Pour tout ce qui regarde la géographie mathématique, l’évaluation de la circonférence terrestre (252 000 stades), la répartition en cinq zones, torride, tempérées, glaciales, les principes directeurs d’établissement de la carte (projection orthogonale), Strabon se fie dans l’ensemble à Ératosthène, tout en acceptant à l’occasion certaines des critiques que lui avait adressées l’astronome Hipparque. Mais, fort de son intention d’être utile aux politiques, il prend assez souvent une attitude de repli par rapport à certaines de leurs avancées spectaculaires.
Contre Ératosthène par exemple, il restreint les dimensions du monde habité à la seule partie considérée par lui comme « heureusement habitée ». Au nord, sur la foi de Pythéas le Massaliote, explorateur des contrées nordiques, Ératosthène prenait pour limite de sa carte et du monde habité le parallèle de Thulé, notre cercle arctique (66°N) ; Strabon lui préfère le parallèle d’Ierné-Irlande, de 12 plus méridional, car : « Pour les besoins du gouvernement, il ne saurait y avoir aucun avantage à connaître de tels pays ni leurs habitants, surtout quand ils vivent dans des îles qui ne peuvent nous causer ni tourment ni profit, vu l’inexistence des relations. Voilà pourquoi les Romains, qui pouvaient se rendre maîtres de la Bretagne, ont dédaigné de le faire » (II,5,8). Plus loin, parlant des contrées septentrionales situées bien au- delà du parallèle d’Ierné (54° N) et même bien au-delà du cercle polaire (66° N), ces pays où, comme l’enseignait la géométrie de la sphère, le soleil peut passer, l’été, un mois ou plus (et jusqu’à six mois au pôle) au-dessus de l’horizon, Strabon dit et répète : « Elles ne présentent aucun intérêt pour la géographie puisqu’on ne peut y vivre à cause du froid » (II,5,43).
Contre Hipparque, qui avait dressé de degré en degré, de l’équateur au pôle, le tableau des phénomènes célestes afférant à chaque parallèle, Strabon refuse de descendre, au sud, au-delà du parallèle passant par le pays de la cannelle (sc. Côte des Somalis, 12° N), et, partant, de tenir compte, dans sa description, d’un monde habité sous l’équateur, une hypothèse pourtant familière, à laquelle Polybe avait consacré un ouvrage spécial, intitulé Régions Équatoriales (cf. Géminos, Introd. aux Phénomènes, XVI,32) ; pour Strabon en effet, « même si ces régions sont habitables comme certains le pensent, elles constituent une espèce particulière de monde habité, une étroite bande qui s’allonge en plein milieu de la zone inhabitée par suite de la chaleur et qui ne fait pas partie intégrante de notre monde habité. Or le géographe examine notre seul monde habité qui a pour limites au sud le parallèle du pays producteur de cannelle, au nord le parallèle d’Ierné » (II,5,34).
Même attitude minimaliste quand il évoque Poseidonios et son traité Sur l’Océan, inspiré de celui de Pythéas qui portait le même titre. Ces deux ouvrages, perdus, traitaient précisément de géographie mathématique, discutant sur les zones terrestres, la continuité des mers, les modifications physiques ou humaines subies par la surface terrestre au cours des temps, les mouvements des eaux et le phénomène des marées océaniques, la division en continents, etc. Strabon récuse, chez Poseidonios, ces spéculations qu’il juge inutiles : « Pour tous les développements qui font trop appel à la physique, mieux vaut les examiner ailleurs ou ne pas s’en soucier ; car la recherche des causes est grande chez lui, et l’aristotélisme ; or c’est là précisément ce qu’évite notre école, étant donné l’obscurité des causes » (II,3,8).
En matière de géographie physique également, on a souvent l’impression que Strabon n’a pas compris le raisonnement de ses aînés, dont il se gausse bien à tort. C’est le cas par exemple pour l’analyse qu’a fait Ératosthène des courants inverses dans les détroits, et notamment de ceux que l’on constate dans le détroit de Messine. Ératosthène les mettait à juste titre en rapport avec la marée, régie par les mouvements de la lune, qui introduit des différences alternatives dans les niveaux de l’eau de part et d’autre du détroit ; Strabon se moque de ce savant qui, « se conduisant comme s’il n’était pas mathématicien, va jusqu’à infirmer le principe énoncé par Archimède dans Les corps flottants, que la surface de tout liquide en équilibre et au repos est sphérique, cette sphère ayant même centre que la terre » (I,3,11). Il ne saurait admettre l’existence de ces courants de marée si bien décrits par son prédécesseur. Aussi renvoie-t-il son lecteur à l’enseignement de Poseidonios et d’Athénodore qui, en matière de flux et de reflux, ont exposé tout ce qu’il faut savoir, ajoutant : « Mais à propos des courants inverses dans les détroits, comme le raisonnement qu’ils exposent fait beaucoup trop appel à la physique pour notre propos actuel, il nous suffit de dire qu’il n’y a pas qu’une seule manière pour les détroits d’avoir des courants violents, spécifiquement du moins : autrement au détroit de Sicile le courant ne changerait pas de sens deux fois par jour, comme le dit Ératosthène, à Chalcis sept fois, tandis qu’à Byzance, il ne change pas, les eaux s’écoulant toujours du Pont vers la Propontide comme le rapporte Hipparque, et marquant même une pause à l’occasion » (I,3,12).
A la recherche d’explication, Strabon préfère la simple accumulation d’exemples variés. Devant les séismes, les raz de marée, les catastrophes naturelles, mieux vaut accepter de bonne grâce ce que l’on ne peut comprendre, en adoptant une attitude fataliste et passive, avec pour seul objectif de résister à l’étonnement. « Une masse d’exemples analogues placés devant nos yeux fera cesser notre stupeur. Pour le moment l’inusité bouleverse nos sens et montre notre inexpérience devant des phénomènes qui sont naturels et devant la vie tout entière » (I,3,15). De même qu’il voulait restreindre le monde habité à sa seule fraction utile, jugeant superflue une étude plus générale et plus complète, de même en matière de géographie physique il lui suffit de constater l’existence de certains phénomènes insolites et de s’en remettre à la Providence dont les desseins sont impénétrables. Et donc, « il faut seulement rassembler tous ces faits et se composer à partir de là une confiance inébranlable dans les œuvres de la Nature et dans les diverses modifications qu’elle peut provoquer » (I,3,17).
Ainsi, que ce soit dans le domaine de la géographie mathématique, comportant l’établissement de la carte, ou dans celui de la géographie physique, incluant l’étude des mouvements de la mer et des modifications du sol, Strabon adopte le profil bas, préférant la description à l’analyse, mettant au centre de ses préoccupations l’homme, dans sa vie sociale ou sa psychologie individuelle, un homme en quête de bonheur et d’art de vivre.
2- La dimension économique de la Géographie
Strabon, après les deux premiers livres de Prolégomènes consacrés à la critique d’Ératosthène et de ses successeurs, Hipparque, Polybe et Poseidonios, c’est-à-dire en fait aux problèmes généraux de géographie mathématique et physique, aborde la description régionale, son domaine de prédilection, qui va occuper les .quinze livres suivants (III à XVII). Il en avait tracé le plan dès la fin du livre II ; contrairement à Ératosthène qui, dans sa carte, représentait d’abord l’Asie dont il rectifiait la place par rapport aux anciennes cartes, Strabon commence par l’Europe. Il justifie ce choix par des raisons qui tiennent au climat, aux ressources naturelles, à l’ingéniosité des peuples pour en tirer parti, à l’aptitude de ses habitants pour la vie en société. « C’est par l’Europe qu’il nous faut commencer parce qu’elle possède une grande variété de formes, qu’elle est la mieux douée en hommes et en régimes politiques de valeur, et qu’elle a été pour le monde la grande dispensatrice des biens qui lui étaient propres ; de plus elle est habitable dans sa totalité, sauf la petite fraction inhabitée par suite du froid... Tant pour la paix que pour la guerre, l’Europe est totalement autonome : elle possède une réserve inépuisable d’hommes pour se battre, pour travailler la terre et pour administrer les cités » (II,5,26). C’est donc bien la qualité de la vie sous toutes ses formes qui fait la supériorité de l’Europe sur les autres continents. Des quinze livres qu’occupe la description régionale, huit sont consacrés à l’Europe (III à X), six à l’Asie (XI à XVI), un seul à l’Afrique (XVII), si du moins nous nous en tenons à la nomenclature moderne car, comme Strabon adopte la division des continents par les fleuves, Tanaïs (sc. Don) et Nil, il rattache à l’Asie l’Égypte et l’Éthiopie décrites au livre XVII. À chaque fois, c’est sur le climat et la nature du terrain, sur la quantité et la qualité des ressources naturelles, sur les vertus propres et les modes de vie des habitants qu’il insiste, justifiant par là un traitement différentiel des pays. Il va sans dire que sa prolixité dépend en grande partie des sources dont il dispose : Ératosthène, Polybe, Poseidonios, Athénodore, Timée, les historiens d’Alexandre, mais aussi sa propre expérience, si manifeste quand il décrit les villes d’Asie Mineure, lui fournissent une abondante documentation.
a)Les contraintes du relief et de la position géographique
L’un des premiers soucis de Strabon géographe est de souligner l’importance des conditions naturelles et de l’environnement dans le bonheur ou le malheur des peuples. La division schématique de l’Ibérie-Espagne, le pays par lequel s’ouvre la description régionale, est caractéristique à cet égard : « De ce pays, la majeure partie offre des conditions de vie misérables ; il n’y a guère que montagnes, forêts, plaines au sol mince et très inégalement arrosé pour abriter la vie ; au nord, un froid rigoureux s’ajoute à l’aspérité du relief, et la proximité de l’océan renforce la solitude et le manque de relations avec les autres hommes, si bien que cette région a le mode de vie le plus pénible qui soit. Au sud en revanche, le bonheur règne en maître, et surtout dans la partie située à l’extérieur des Colonnes d’Héraklès (sc. détroit de Gibraltar) » (III,1,1), ce que confirmera un peu plus loin la description de la Turdétanie (actuelle Andalousie). Si la vallée du Tage peut être considérée comme « modérément heureuse », la plaine du Bétis-Guadalquivir surpasse le monde habité tout entier « pour sa qualité de vie et pour les biens qu’elle tire de la terre et de la mer » (III,1,6). On voit donc se dessiner le contraste, si frappant en Espagne, entre les montagnes, au climat rigoureux et aux maigres ressources, n’offrant qu’une vie difficile, et les riches plaines fertiles et bien arrosées, où peut s’épanouir la civilisation, grâce aussi à la douceur du climat.
Au reste Strabon avait dûment averti son lecteur de ce clivage fondamental : « Dans la partie habitable de l’Europe, les pays au climat rigoureux et les régions montagneuses offrent par nature des conditions de vie pénibles... En revanche, tout le secteur de plaine et tempéré est naturellement porté vers la vie en société ; dans un pays heureux tout concourt à la paix, dans un pays misérable, la combativité et l’énergie dominent » (II,5,26). La conclusion, que s’empresse de tirer avec optimisme le stoïcien Strabon, c’est que : « Les peuples peuvent se rendre des services les uns aux autres : les uns offrent le secours de leurs armes, les autres celui de leurs produits, de leurs techniques, de leur formation morale ; ils peuvent aussi se faire grand tort les uns aux autres s’ils ne se viennent pas en aide » (ibid.).
D’où l’importance accordée par Strabon au climat, au relief, à l’hydrographie, à la fertilité du sol, à la richesse du sous-sol, à la facilité des communications. La description régionale présente ainsi un tableau contrasté, aussi véridique que possible, des conditions de vie dans les différentes parties du monde.
b)Les ressources naturelles, leur exploitation, leur commercialisation
Ce sont en effet les contraintes et les atouts d’un pays qu’il faut d’abord connaître si l’on veut pouvoir améliorer le sort de ses habitants, voire le transformer.
L’une des ressources naturelles les plus immédiates, pour les riverains de la Méditerranée, de la mer Noire, ou de l’Océan, c’est le poisson, qui peut fournir une nourriture abondante, à consommer immédiatement ou à conserver. Certains peuples, comme les Ichthyophages sur les bords de la mer d’Oman, non seulement s’en nourrissent, eux et leurs troupeaux (ce qui fait que la viande du bétail a le goût de poisson), en le mangeant cru ou roti au four, mais le font servir à toutes sortes d’usages, construisant des maisons avec les os des baleines qui abondent dans les parages, fabriquant du pain à base de poudre de poisson séché (XV,2,2). Strabon note aussi que la côte sud de l’Espagne, de Gibraltar à l’embouchure de l’Anas (sc. Guadiana), est particulièrement poissonneuse avec quantité d’espèces plus grosses que partout ailleurs, « car les marées y sont très fortes, ce qui a normalement une grande incidence sur la quantité et la taille des poissons, du fait de l’exercice » (III,2,7). Le détroit de Sicile, où se rassemblent, sans pouvoir le franchir, les thons qui ont longé les côtes d’Italie, est le théâtre aussi bien de la lutte entre les espèces, qui se termine par la victoire des espadons qui s’engraissent, que de la périlleuse pêche au gras espadon, dont Strabon emprunte la description à Polybe (I,2,15-16). La mer Noire, la mer d’Azov, le détroit de Byzance, avec surtout la Corne d’Or, constituent de même de vraies réserves de poisson, notamment de thon (VII,6,2 et XIII,3,19).
Le poisson présente l’énorme avantage de pouvoir être stocké, soit afin de s’en servir à mesure des besoins, soit pour être commercialisé et exporté vers les grands centres de consommation, c’est-à-dire essentiellement, au temps de Strabon, vers Rome et l’Italie. Les grands pays producteurs de poisson, Espagne méridionale, mer Noire, ont des centres de salaisons prospères, qui parfois, comme en Turdétanie, bénéficient de la proximité de mines de sel et de l’abondance d’eaux salées, grâce à quoi « a pu se développer une importante industrie de salaison qui utilise non seulement le poisson local, mais aussi celui de tout le littoral à l’ouest des Colonnes d’Héraklès, et qui soutient la comparaison avec les salaisons du Pont » (III,2,6). L’industrie alimentaire, dans les provinces lointaines, bénéficiait de l’essor galopant de la consommation au siècle d’Auguste, d’où des phénomènes de concentration des entreprises, par souci de rentabilité, et d’expéditions groupées en direction de l’Italie.
La chasse était, avec la pêche, la ressource habituelle des pays proches de !’état de nature. Strabon ne manque pas de signaler la présence de chevaux sauvages ou de chevreuils, dans les montagnes d’Espagne ou dans les Alpes. Au sud de Carthage en revanche, en bordure des déserts, la prolifération des bêtes sauvages, qui avait pendant longtemps constitué un obstacle à l’agriculture, était maintenant source de richesses, tant les Romains étaient friands, au cirque, de combats de fauves (II,5,33). Dans les steppes du nord, dans ces régions aux contours mal définis que l’on groupait sous le nom de Scythie, ou même dans les plaines au nord du Danube, les peuplades nomades vivaient du produit de leurs troupeaux, en presque complète autarcie. Lait, fromage, viande formaient l’essentiel de leur nourriture. Ils changeaient facilement de place, vivant sous des tentes montées sur des chariots (VII,3,17 ou XI,2,2). Ces peuples du nord, au nombre desquels seraient les fameux Galactophages d’Homère, « les plus justes des hommes », semblent être restés à l’écart de tout progrès économique : les Bretons ne transforment même pas le lait en fromage (IV,5,2) ; les Scythes nomades ne savent ni stocker la marchandise, ni en faire commerce, sauf par un système de troc rudimentaire (VII,5,7). Ils participent très peu de la vie dite civilisée.
L’élevage en effet, dans les plaines fertiles des pays riches, peut être source de revenus importants. Les troupeaux de bovins, de porcs, de moutons, fournissent du lait avec ses sous-produits, de la viande pour la consommation immédiate, la conservation ou l’exportation, de la laine de qualités variées, des bêtes de somme ou de trait. Strabon note par exemple que les habitants de l’Espagne méridionale ont à profusion, outre du gibier, du bétail de toute espèce, mais que le commerce de ces produits a récemment changé de nature : « On leur commandait autrefois beaucoup de drap ; plutôt aujourd’hui des laines du type noir de corbeau, à la beauté supérieure ; on achète les béliers jusqu’à un talent pour la reproduction » (III,2,6). La couleur noire jointe à la douceur de la laine faisait aussi la réputation des troupeaux élevés près de Laodicée en Phrygie, dans la vallée du Méandre (XII,8,16). La plaine du Pô produit à elle seule toutes sortes de laine, une laine douce près de Modène, une plus rude en Ligurie, une qualité intermédiaire près de Padoue (V,1,12). Cette ville semble être devenue un grand centre d’industrie textile, fabriquant des vêtements qu’il lui est facile d’écouler à Rome ; le volume de son commerce prouve l’abondance et l’habileté de sa main-d’œuvre (V,1,7). C’est aussi vers Rome et l’Italie que les Belges exportent en grande quantité des saies tissées en laine rude à longs poils (IV,4,3).
La viande qui n’est pas consommée sur place est acheminée principalement vers Rome après avoir été salée ou fumée. Les Séquanes du Jura fournissent la meilleure viande de porc fumé (IV,3,2) ; les Belges entretiennent tant de troupeaux qu’ils exportent vers l’Italie de la viande salée en quantité (IV,4,3) ; les jambons des Pyrénées sont universellement réputés (III,4,11) ; les troupeaux de porc de la plaine du Pô nourrissent en grande partie la population romaine (V,1,12).
Ainsi dans ce monde très urbanisé qu’est l’empire romain, l’élevage fait l’objet d’une exploitation quasi-industrielle. La viande, le lait et le fromage. convenablement conservés, servent à l’alimentation des villes ; la laine et les tissus, transformés en vêtements dans des centres d’artisanat spécialisés, souhaités assez proches de la capitale (ce qui explique l’essor de Padoue et le déclin de la fabrication du drap en Espagne méridionale), fournissent aux élégantes les parures à la mode. Les débouchés ne manquent pas pour absorber l’excédent, s’il y en a, de la production locale.
c)L’agriculture
La fertilité d’un pays se mesure souvent, pourtant, à l’abondance et à la qualité des récoltes vivrières. Quand il parle des ressources agricoles d’un pays, Strabon se contente le plus souvent de les désigner de façon globale, sans entrer dans le détail. Il note pourtant qu’on récolte du blé en Espagne méridionale (III,2,6), en Gaule (IV,1,2), en Campanie, où l’on produit « le plus beau grain connu, pur froment dont on fait le gruau » (V,4,3), en Sicile, véritable grenier de Rome (VI,2,5). Le millet, que l’on cultive en Gaule (IV,1,2) et surtout dans la plaine du Pô, est la plus sûre ressource contre la famine car il « résiste à tous les coups du sort et ne fait jamais défaut, même en cas de pénurie alimentaire » (V,1,12).
Strabon mentionne rarement les cultures maraîchères, mais signale souvent la présence d’arbres fruitiers, pommiers dans les pays pauvres et les montagnes (XI,13,11) où on fait sècher les fruits pour en fabriquer des galettes, figuiers dans les régions plus fertiles où les récoltes de figues peuvent être considérables, comme en Hyrcanie aux bords de la mer Caspienne (XI,7,2).
En revanche la vigne et l’olivier, signes manifestes d’un climat tempéré, font l’objet chez Strabon de mentions particulières. L’Espagne méridionale produit et exporte en quantité du vin et une huile excellente (III,2,6). La plaine du Pô fournit du vin en telle abondance qu’on le garde dans des tonneaux de bois « plus grands que des maisons » (V,1,12). Dans les marais de Ravenne, la vigne croît très rapidement, porte beaucoup de fruits, mais dépérit dans les quatre ou cinq ans (V,1,7). Dans le Latium, la région marécageuse du Cécube convient à une vigne arborescente qui produit de l’excellent vin (V,3,5). La Campanie, aux entours de Naples, fournit les crus les meilleurs, « le Falerne, le Statanus et le Calenus, sans compter le Sorrentinus qui se pose désormais en rival de ces grands crus, car des tests viennent de prouver qu’il vieillit bien » (V,4,3).
Généralement vigne et olivier vont de pair. C’est le cas en Espagne méridionale, dans la région de Marseille, en Italie dans la Sabine et la Campanie, sur les deux bords de l’Adriatique, en Asie Mineure dans la région de Sinope et dans le Pont, comme aussi en Pisidie et Cilicie, dans l’île de Chypre « qui produit beaucoup de vin et d’huile, et du blé à suffisance » (XIV,6,5). Cela est surtout vrai pour le bassin Méditerranéen. En Asie centrale, au sud de la mer Caspienne, l’olivier ne pousse pas, alors que la vigne est particulièrement prospère : en Hyrcanie, au sud de la Caspienne, un cep de vigne produirait près de 40 litres de vin (II,1,14) ; en Margiane, à l’est de cette même mer, du moins à en croire les témoignages des historiens d’Alexandre, on trouve des ceps que deux hommes auraient peine à entourer de leurs bras étendus et des grappes de près d’un mêtre de long (ibid.) ; en Arie (sc. Afghanistan nord), on produirait beaucoup de bon vin que l’on pourrait conserver pendant trois ans dans des récipients sans poix (ibid.). Tels sont du moins les renseignements fournis par Strabon, qui, pour l’Asie centrale en particulier, participent probablement de ce mythe des Eldorados que les anciens Grecs plaçaient volontiers aux marges, orientales ou occidentales, du bassin Méditerranéen. Comment s’étonner que les historiens d’Alexandre, décrivant des pays si mal connus, aient cherché, consciemment ou non, à enjoliver leur récit pour faire paraître encore plus extraordinaire l’expédition de leur maître ?
Toujours à propos de la vigne, Strabon note à l’occasion des faits curieux : en Arabie par exemple, en bordure du golfe Persique, sur un terrain marécageux, la vigne est cultivée sur des claies de roseaux « sur lesquelles on a posé une couche de terre suffisante pour que les racines puissent prendre ; comme ces claies sont souvent entraînées par le mouvement des eaux, on les manœuvre avec de longues perches pour les ramener à leur place primitive » (XVI,4,3). Ces vignes flottantes ont dû en surprendre plus d’un.
Autre source de revenus non négligeables, les plantes aromatiques dont la rareté faisait le prix. La cannelle, l’encens et la myrrhe se trouvaient en abondance sur la côte des Somalis que les Grecs désignaient sous le nom significatif de « pays producteur de cannelle » (XVI,4,14). La terre de Saba (l’actuel Yémen) était aussi particulièrement riche « en myrrhe, encens, cannelle ; on y trouve également, sur le littoral, du baumier, ainsi qu’une autre plante très odoriférante, mais qui perd très vite son parfum. Il y pousse même des palmiers odorants » (XVI,4,19). Le trafic des aromates, qui se pratiquait aussi en Éthiopie, était une remarquable source de richesse pour les habitants de l’Arabie du sud ; ils avaient en telle abondance ces plantes précieuses qu’il leur arrivait d’utiliser le cannelier ou le laurier casse comme combustible ou comme un quelconque bâton. Strabon le stoïcien dénonce le caractère artificiel de ce commerce qui, enrichissant le pays, a fait ajouter le qualificatif d’Heureux à son nom. « L’Arabie, qu’on appelle Heureuse de nos jours, était du temps d’Homère un pays sans ressources... ; il n’y a qu’une mince portion du pays qui produise des aromates, et elle a fait donner ce qualificatif à la région tout entière du fait que, chez nous, une telle marchandise est rare et précieuse ; aujourd’hui donc ces pays jouissent de l’abondance et de la richesse par suite de l’ampleur et de l’intensité des relations commerciales, mais jadis il est vraisemblable qu’il n’en était pas de même » (I,2,31). La mode, le commerce ont créé de toutes pièces la richesse de l’Arabie productrice d’aromates.
Parmi les plantes rares et précieuses, il convient de réserver une place de choix au silphium qui, comme la vigne et l’olivier, était un repère de latitude, mais bien plus précis puisque, à en croire Poseidonios, il pousserait seulement, ou principalement, dans les régions désertiques sub-tropicales : « On distingue deux zones étroites, situées sous les tropiques ; le soleil y reste au zénith pendant à peu près la moitié d’un mois et elles sont divisées en deux par les tropiques ; ces zones ont ceci de particulier qu’elles sont complètement desséchées et recouvertes de sable, et qu’elles ne produisent que du silphium et quelques fruits aigres et recuits, car il n’y a ni montagnes proches pour faire crever en pluie les nuages, ni fleuves pour arroser le pays » (II,2,3). On trouve pourtant du silphium ailleurs que dans les zones proprement tropicales ; Strabon signale sa présence en Médie par exemple, près des Portes Caspiennes, ainsi qu’en Bactriane, c’est-à-dire au nord du parallèle 36° N. Strabon note que le silphium qui pousse en Médie est de qualité inférieure à celui que produit la Cyrénaïque, mais que le suc médique est préparé si habilement qu’il surpasse parfois le cyrénaïque (XI,13,7). C’est grâce au silphium produit en abondance en Bactriane (sc. Afghanistan nord) qu’Alexandre et son armée réussirent à digérer la méchante nourriture dont ils durent se contenter dans ces pays défavorisés (XV,2,10). Quant à la Cyrénaïque, elle dut pendant longtemps sa prospérité au commerce du silphium, produit sur place et dans le voisinage de l’oasis de Siwah (qui abritait le fameux temple d’Ammon). Une coupe de la ville de Cyrène, datée des environs de 550 av. J.-C., montre le roi Arcésilas II présidant à la pesée du silphium avant qu’il ne soit engrangé dans les magasins. Les incursions des barbares, la cupidité des commerçants firent grand tort à la culture de cette plante qui, du temps de Strabon, commençait déjà à se faire rare, et qui a complètement disparu par la suite (XVII,3,22).
Strabon était donc en droit de soutenir que, du point de vue des richesses naturelles, l’Europe est, des trois continents, celui qui « produit les fruits les meilleurs, les fruits indispensables à l’existence... ; elle ne fait venir de l’extérieur que des parfums d’un grand prix dont la pénurie ou la profusion n’ajoutent rien au bonheur de notre vie » (II,5,26). Ces produits de luxe ne sont qu’un complément inutile, aux yeux de l’austère Strabon.
d) Le bois et la pierre
Autre ressource naturelle : les forêts qui recouvrent certains secteurs de montagnes ou de plaines, et qui peuvent avoir des utilités variées. La plaine du Pô par exemple a des forêts de chêne dont les glands, produits en grande quantitéservent à engraisser les troupeaux de porcs, dont le commerce est très lucratif (V,1,12). Mais c’est surtout quand elles sont utiles à la construction des maisons ou des navires que Strabon mentionne les forêts. L’Espagne méridionale, riche en tous produits, l’est également en bois de construction, pour les bateaux ou les maisons (III,2,7). En Belgique, où les navires ont à affronter les fortes marées de l’Océan, on se sert de bois de chêne, en laissant entre les planches des interstices que l’on bourre d’herbes marines pour éviter à la coque de se dessécher quand le navire est hors de l’eau (IV,4,1). La Ligurie fournit à Gènes du bois pour les constructions navales (IV,6,2) ; à Pise, c’est l’excellent bois de Toscane qui sert à cet usage (V,2,7). L’Asie Mineure est exceptionnellement douée sous ce rapport : la Colchide abonde en matériaux propres aux constructions navales, du bois en quantité dont une partie est convoyée par les fleuves (XI,2,17) ; il en est de même pour la région de Sinope sur la mer Noire (XII,3,12), ou encore pour la Cilicie où l’on utilise le cèdre des montagnes pour construire les navires (XIV,5,3).
Strabon signale que la Toscane fournit ces poutres très longues et droites, utiles pour la construction des maisons et des temples (V,2,5). Mais il est surtout sensible à la qualité du bois, surtout si l’on peut en tirer de belles tables d’un seul tenant : c’est le cas pour le bois richement veiné produit par la Ligurie, aussi apprécié que le thuya pour la fabrication des tables (IV,6,2). Dans la région de Sinope et sur toute la chaîne de montagnes qui borde le littoral de la mer Noire jusqu’à la Bithynie, poussent l’érable et le noyer des montagnes dont on fait de très belles tables (XII,3,12). La Maurousie (sc. Maroc) possède de belles forêts d’essences variées ; les arbres sont si grands qu’on peut y tailler des tables de dimensions considérables (XVII,3,4).
Strabon note également la présence ici ou là de quelques essences rares : les palmiers odorants de la terre de Saba (sc. Yémen), au sud de l’Arabie (XVI,4,19) ; le baumier de Syrie dont l’écorce incisée laisse couler une sorte de lait vite coagulé qui sert de remède contre les maux de tête, la cataracte, les maladies des yeux (XVI,2,41) ; le perséa d’Éthiopie qui produit un gros fruit doux (XVII,2,4).
Dans ce domaine également, la rapide ascension de Rome capitale de l’Empire, atteinte d’une frénésie de construction, ou de reconstruction, a drainé vers l’Italie la majeure part des meilleurs produits. Témoin la ville de Pise, qui avait été très florissante et jouissait encore d’une grande réputation pour la qualité de ses bois, particulièrement propres aux constructions navales : « Naguère elle utilisait ces bois pour elle-même, car elle avait à se défendre du danger qui la menaçait du côté de la mer... Aujourd’hui on en dépense la majeure partie à construire des maisons à Rome ou des villas que l’on équipe en résidences royales à la mode perse » (V,2,5). Le blâme est présent, sous l’apparente objectivité.
La pierre ou le marbre, indispensables à la construction des maisons ou des temples, assurent la beauté des villes. Athènes par exemple doit une bonne partie de sa réputation au marbre de l’Hymette ou du Pentélique proches (IX,1,23). La ville de Cyzique, sur la mer Noire, l’une des plus belles villes du monde aux yeux de Strabon, avec Rhodes, Marseille et l’antique Carthage, a été bâtie avec le marbre blanc si renommé que l’on trouve dans la Proconnèse voisine (XIII,1,16). Au temps de Strabon pourtant, nulle ville ne peut rivaliser avec Rome, qui utilise sans retenue les carrières de Tibur ou de Baïes, et celles de pierre rouge qu’on trouve à proximité ; tous ces matériaux arrivent facilement dans la capitale, transportés sur l’Anio (V,3,11) ; des bateaux lourdement chargés de grandes dalles ou de colonnes monolithes en marbre blanc ou gris-bleu, venant de Carrare dont les carrières surplombent la mer, remontent le Tibre jusqu’à Rome (V,2,5). Pise de même, qui possède de belles carrières, exporte vers Rome le marbre qui faisait autrefois sa fierté (ibid.). La demande est souvent tributaire des fluctuations de la mode. Le marbre blanc, devenu trop commun, ne tente plus les aristocrates romains. Ils lui préfèrent désormais (mais pour combien de temps ?) le marbre veiné de l’île de Scyros qui, sous forme de grandes dalles ou de colonnes monolithes, orne les édifices publics ou les demeures particulières (IX,5,16), ou encore celui, assez comparable, que l’on trouve à Carystos en Eubée (X,1,6). Les Romains riches n’hésitent pas à engager de gros frais pour se procurer, en grandes quantités, le marbre veiné produit par la carrière de Synnada près d’Apamée en Phrygie : le transport jusqu’à la mer a beau être difficile et fort long, on voit arriver à Rome des colonnes et des dalles qui en viennent et sont, il est vrai, d’une beauté étonnante (XII,8,14). Des sommes considérables ont été récemment investies en Laconie pour exploiter sur une grande échelle les carrières du Taygète, dont la pierre est très recherchée (VIII,5,7).
Strabon note également la présence en Éthiopie de la pierre noire qui servit à la construction de l’une des pyramides de Gizeh (XVII,1,33), celle de Mykerinos, parfois dite « de la courtisane » (cf. Hérodote, II,134). De belles carrières de marbre assurent la célébrité à l’île de Chio (XIV,1,35). À Carystos en Eubée, on trouve une espèce de pierre qui se carde et se tisse (sc. l’amiante) : on en fait des essuie-mains qu’on jette dans la flamme pour les nettoyer (X,1,6). Nysiros dans les Sporades produit une pierre qui permet de fournir en meules toutes les îles du voisinage (X,5,16). La Cappadoce est riche en matériaux divers : une pierre couleur ivoire dont on fait des manches de poignard, de grandes plaques de pierre transparente que l’on exporte, du cristal et de l’onyx fort appréciés (XII,2,10).
e)Le sous-sol et son exploitation
Les ressources minières n’étaient pas les moindres sources de revenus, surtout si les métaux exploités étaient l’or et l’argent, dont l’utilisation monétaire était largement répandue dans le monde gréco-romain.
L’or se trouve soit à l’état de minerai, soit en paillettes dans les fleuves. Ces deux sortes d’exploitation font la richesse de l’Espagne méridionale : « Pour l’or, on ne pratique pas seulement l’exploitation minière, mais aussi le dragage ; les rivières et les torrents charrient en effet un sable aurifère qu’on trouve en beaucoup d’endroits » (III,2,8). En Celtique les mines d’or exploitées dans les Cévennes ou au pied des Pyrénées peuvent soutenir la comparaison avec celles de l’Espagne méridionale. Dans les Landes, on trouve les mines d’or « les plus profitables de toutes, car les fosses peu profondes qu’on y creuse livrent des lames d’or de la largeur de la main » (IV,2,1). Strabon signale, à chaque fois qu’il la connaît, la présence de mines d’or, remarquant que parfois l’exploitation a cessé ou baissé par manque de rentabilité, si ailleurs on a trouvé de l’or à plus bas prix : dans la plaine du Pô par exemple, les mines de Vercelli, non loin de Plaisance, sont pratiquement abandonnées, du fait que celles de Celtique ou d’Ibérie sont plus rentables (V,1,12) ; même chose en Asie Mineure où les mines d’or d’Abydos en Troade ne sont plus exploitées vu leur faible rendement (XIII,1,23), cependant que le Pactole a cessé de charrier cette poussière d’or qui fit sa réputation (XIII,4,5). Les peuples de l’Asie centrale, de l’Inde ou de l’Arabie ne semblent guère intéressés par l’exploitation de l’or, un métal qui se trouve en abondance chez eux : en Arabie, le long de la mer Rouge, les habitants l’échangent à vil prix contre du cuivre ou de l’argent (XVI,4,18).
L’argent se trouve souvent dans les pays déjà producteurs d’or. L’Espagne du sud, riche en or et en toutes sortes de minerais, l’est aussi en argent ; Strabon invoque à ce sujet le témoignage de Poseidonios : « Parmi ceux qui exploitent à leur compte des mines d’argent, il en est qui en font sortir en trois jours un talent euboéen » (III,2,9), soit plus de 25 kg de minerai, le prix de 44 tonnes de blé. On trouve des mines d’argent en Grande Bretagne par exemple, ou encore en Celtique, dans la région de Toulouse ou dans le Massif central. En revanche les mines du Laurion en Attique, ainsi que celles qui avaient fait la richesse des bords méridionaux de la mer Noire, sont aujourd’hui épuisées. L’Asie, fort riche en mines d’argent, les exploite généralement fort mal.
Si l’or et l’argent ont, outre leur qualité de métaux précieux, l’avantage de servir d’intermédiaire monétaire, le fer est un produit de première nécessité, dont l’exploitation est indispensable au progrès. On en trouve un peu partout, et souvent dans les pays déjà riches en autres minerais : Espagne méridionale, Grande Bretagne qui fournit à l’exportation (IV,5,2), Celtique, principalement en Saintonge et dans le Périgord où on le travaille très finement (IV,3,1), Italie, avec l’île d’Elbe dont le minerai brut est transporté sur le continent pour y être travaillé, tandis que le fer se renouvelle dès l’extraction (V,2,6). Certains peuples, comme les Chalybes sur la rive sud de la mer Noire, tirent de l’exploitation des mines de fer le plus clair de leurs ressources (XII,3,19).
Le cuivre, un métal tout aussi utile que le fer, se trouve souvent dans les pays qui fournissent de l’or. En Espagne méridionale, où abondent tous les minerais, « certaines mines de cuivre sont parfois désignées sous le nom de mines d’or, preuve qu’on en extrayait primitivement de l’or » (III,2,9) ; le rendement en est excellent, un quart de cuivre pur par motte de terre. L’île de Chypre est particulièrement réputée pour son cuivre, le seul à produire « de la calamine, du sulfate de cuivre et de l’oxyde de cuivre » (III,4,15), l’un des rares dont la rouille possède des vertus médicinales. Aux Indes, le cuivre sert à fabriquer des chaises et des tables (XV,1,69). Strabon signale la présence de cuivre à Méroé en Haute Égypte ainsi qu’en Afrique du Nord. Ailleurs, notamment en Italie du Sud et en Eubée, des gisements autrefois riches sont maintenant épuisés.
L’étain, métal rare entre tous, a fait la célébrité des îles « Cassitérides » qui lui doivent ce nom (kassiteros en grec désigne l’étain), mais que les géographes ne savent où placer avec précision. Certains les situent au large de la Cornouaille : ce serait l’archipel des Sorlingues ; d’autres, comme Strabon, en Ibérie, entre le cap Finisterre et la Corogne. Les Phéniciens qui avaient découvert les richesses de ces îles longtemps ignorées, en gardèrent jalousement la route secrête pour conserver le monopole du commerce de ce métal précieux ; mais le Romain Publius Crassus, vers 96-94, réussit à aborder dans ces îles, et « s’apercevant que le minerai s’extrayait à faible profondeur et que les habitants étaient pacifiques, il indiqua volontiers à qui le voulait les moyens d’exploiter les possibilités de cette mer » (III,5,11). L’étain produit dans les îles Britanniques est transporté à Marseille par voie de terre (III,2,9), d’où il peut rejoindre facilement la capitale de l’empire. On trouve de l’étain également en Lusitanie-Portugal et, en Orient, vers l’actuel lac Hamoun, aux confins de l’Iran et de l’Afghanistan (XV,2,10).
D’autres minerais sont cités à l’occasion : le plomb en Espagne et dans les îles Cassitérides, le zinc en Troade qui, ajouté à du cuivre, produit un alliage semblable au laiton (XIII,1,56), le nitre ou carbonate de sodium dans le delta du Nil, l’asphalte, plutôt rare en Europe, mais abondant en Asie, particulièrement en Mésopotamie, sous forme solide ou liquide. L’asphalte a de multiples utilités : la ville de Suse est bâtie de brique cuite et d’asphalte (XV,3,2), les bateaux colmatés avec de l’asphalte sont imperméables, le naphte noir produit en Babylonie sert, à la place de l’huile, pour alimenter les lampes (XVI,1,15). La mer Morte était déjà célèbre pour les montées d’asphalte à sa surface, que Strabon explique à sa manière : « L’asphalte est un bloc de terre, liquéfié par la chaleur, qui jaillit et se répand, mais redevient solide comme du roc au contact de l’eau froide, telle que l’est l’eau de ce lac ; elle a alors besoin d’être coupée en morceaux » (XVI,2,42). C’est une éruption d’asphalte consécutive à des tremblements de terre qui aurait enseveli la ville de Sodome en Palestine (XVI,2,44). On trouve également une source d’asphalte dans les environs de Carthage, en Afrique du Nord (XVII,3,11).
Strabon donne maints détails sur l’extraction et le travail de ces métaux, et sur la vie difficile des mineurs. Parlant de l’affinage de l’or et de l’argent par exemple, il note au passage que « les fourneaux destinés à la fusion de l’argent sont construits très hauts de manière que la fumée qui se dégage des pépites s’évacue dans les airs, car elle est lourde et nocive » (III,2,8). Il décrit les longues galeries sinueuses et profondes que les Turdétans percent pour exploiter le minerai, et dont ils sont obligés de vider l’eau avec des pompes égyptiennes à spirale, du type vis d’Archimède, les torrents souterrains risquant de s’opposer à leur progression (III,2,9). Les mines d’argent des environs de Carthagène, aux dimensions considérables, emploient, au dire de Polybe qui a visité le site, quelque 40 000 ouvriers et rapportent par jour au peuple romain environ 115 kg d’argent (III,2,10). Strabon dénonce aussi les abus constatés dans l’exploitation des mines d’arsenic rouge, dans une montagne du Pont : « On y a pratiqué de profondes excavations et de longues galeries pour exploiter la mine. Les publicains chargés de la gestion recrutaient leurs ouvriers parmi les esclaves vendus comme malfaiteurs, car, indépendamment des fatigues inhérentes à ce genre de travail, on assure que l’air qui circule dans ces mines est rendu irrespirable et mortel par l’odeur pestilentielle des terres qui contiennent le minerai, ce qui abrège forcément la vie des ouvriers. Aussi est-on souvent obligé d’interrompre l’exploitation devant le manque de rentabilité, car il faut un minimum de 200 ouvriers, et ce contingent est perpétuellement décimé par les maladies et la mort » (XII,3,40). Le travail dans les mines ne va pas sans risques, et les exploitants en sont pleinement conscients. Mais l’appât du profit, la quête systématique de la rentabilité, prennent le pas sur les sentiments humains.
Strabon donne un exemple fort intéressant de malthusianisme économique, qu’il emprunte d’ailleurs à Polybe, et qui a eu pour cadre la région de Trieste, au fond du golfe de l’Adriatique. « Polybe raconte qu’on avait découvert de son temps, dans la région d’Aquileia, chez les Taurisques-Noriques, une mine d’or d’une telle qualité qu’il avait suffi d’enlever deux pieds de terre en surface pour atteindre le minerai, et que le fossé ne dépassait pas 15 pieds (sc. 4,50 m) en profondeur ; de cet or une partie était du métal pur, en pépites de la taille d’une fève ou d’une cosse de lupin, qui perdait seulement le huitième de son poids à la fusion ; le reste demandait un affinage plus poussé, mais rapportait encore un gros profit. Des Italiens s’étaient d’abord associés aux barbares pour l’exploitation de cette mine ; mais le prix d’achat de l’or avait aussitôt baissé d’un tiers dans toute l’Italie. Dès qu’ils s’en aperçurent, les Taurisques chassèrent leurs associés pour garder le monopole" (IV,6,12). Strabon poursuit en disant que de son temps toutes les mines d’or sont tombées au pouvoir des Romains.
Le statut des mines en effet n’est pas uniforme. Si, du temps d’Auguste, les mines d’or sont toutes propriétés d’État, les mines d’argent sont généralement entre les mains de particuliers qui les exploitent pour leur compte. Dans un cas comme dans l’autre, semble-t-il, la gestion de la mine est confiée à des publicains, sortes de fermiers généraux qui eux-mêmes répartissent le travail entre des sous-traitants. Strabon stigmatise l’insatiable cupidité des publicains, qui ne cherchent que le profit immédiat.
f)Le commerce
Cette activité économique, que l’on devine intense à travers la description de Strabon, a pour moteur principal l’ascension de Rome et de l’Empire et, conséquence obligée, l’enrichissement du peuple romain par le pillage des régions conquises, par les tributs exigés, par l’élargissement des champs d’action. Rome devient le grand centre de consommation vers lequel convergent toutes les voies commerciales.
Il y a bien ici et là du commerce de proximité, qui s’apparente à du troc. Strabon signale des échanges entre pays de plaine et pays de montagne, à Gènes par exemple où les Ligures habitant les Alpes échangent bois, bétail, peaux, miel, voire vêtements grossiers, robes et saies contre de l’huile d’olive ou du vin d’Italie (IV,6,2), ou encore à Aquileia, au fond du golfe Adriatique, où les peuplades illyriennes des bords du Danube viennent échanger des esclaves, du bétail et des peaux contre du poisson, du vin et de l’huile d’olive (V,1,8). Le même type d’échanges est constaté à Tanaîs, au point le plus septentrional de la mer d’Azov (XI,2,3). Dans les îles de l’étain, où se pratiquait aussi le troc, les Phéniciens livraient de la vaisselle, du sel, des ustensiles de cuivre en échange du précieux minerai qu’ils allaient revendre ailleurs (III,5,11).
En fait, du temps de Strabon, qui est aussi le siècle d’Auguste, c’est vers Rome, grande consommatrice de produits de première nécessité, mais aussi de produits de luxe, et surtout de matériaux de construction, que se dirigent les flux commerciaux. La riche Espagne méridionale frête de véritables flottes de transport en direction d’Ostie, le port de Rome, ou de Dicéarchie, le port de Naples (III,2,4). C’est de tout le monde connu que les marchandises affluent vers Rome : produits alimentaires provenant de la plaine du Pô ou de Sicile, de Belgique (porc salé) ou et des Pyrénées (le fameux jambon), matériaux de construction (bois du Maroc, de Toscane, marbre de Carrare, pierre de Scyros ou du Taygète en Laconie), produits bruts (laine de Turdétanie, de Sicile, minerais de Celtique ou d’Ibérie), produits manufacturés (vêtements de la région de Padoue, saies belges ou ligures, tissus de Turdétanie ou de Colchide, cordes tressées à Ampurias, etc.). Strabon note également que « les Romains, enrichis par la destruction de Carthage et de Corinthe, avaient contracté l’habitude d’utiliser un grand nombre de serviteurs » (XIV,5,2), d’où le développement du marché des esclaves, dans l’île de Délos notamment qui, en un seul jour, pouvait recevoir et expédier 10 000 esclaves.
Pour se développer, le commerce a besoin de voies de communication aisées et sûres. La mer reste le moyen favori pour circuler d’un bord à l’autre de la Méditerranée. Il était de l’intérêt du peuple romain d’assurer la sécurité sur mer par la mise au pas des pirates qui avaient longtemps infesté les côtes d’Asie Mineure : ce fut l’oeuvre du grand Pompée (VIII,7,5). Une des raisons principales de la prospérité de l’Italie aux yeux de Strabon, c’est que la côte n’a qu’un petit nombre de ports, ce qui la rend peu vulnérable, mais qu’ils sont de bonne qualité et de dimensions suffisantes (VI,4,1). Les fleuves jouent un rôle important pour le transport des marchandises : l’activité économique de la Gaule par exemple vient en majeure partie de la facilité des communications par voies navigables qui favorisent les échanges pour le plus grand bien de tous, « surtout maintenant où, avec la paix, on peut s’adonner à la culture, abandonner les armes, et adopter un mode de vie civilisé » (IV,1,14). Des canaux peuvent pallier l’absence de fleuves : ceux qui joignent le golfe Arabique au Nil font que le port fluvial d’Alexandrie, sur le lac Maréotis, reçoit plus de bateaux que le port de mer, qu’il surpasse en activité et en richesse (XVII,1,7). Les rois d’Égypte, en achevant le canal commencé par Sésostris, ont eu le mérite d’établir entre Méditerranée et mer Rouge une voie de commerce supplémentaire (XVII,1,25).
La grande réalisation de l’État romain, saluée à juste titre par Strabon, c’est d’avoir créé et multiplié les routes, qui jouent un rôle civilisateur indéniable. À Rome même et dans ses environs, les Romains ont tranché des collines, comblé des ravins pour que leurs chariots puissent assurer le transport des cargaisons arrivées par eau (V,3,8). Des routes qui ont reçu un nom, et le long desquelles s’échelonnent de plus en plus de villes, partent de la Capitale : Via Appia, Via Latina, Via Valeria. En Campanie, entre Naples et Dicéarchie, comme à Cumes, « une galerie souterraine, creusée dans la montagne, ménage sur plusieurs stades (sc. plus d’ l km à Cumes, 700 m en Campanie) un chemin où peuvent se croiser deux attelages ; de nombreuses fenêtres percées à la surface de la montagne donnent de la lumière dans ces profondeurs » (V,4,7). Strabon décrit aussi la route qui, de Rome par l’Italie, la Narbonnaise et l’Ibérie conduit à Cordoue et Gadès (III,4,9) ; César, parti de Rome, mit 27 jours à la parcourir. L’effort des Romains pour établir des liens entre les peuples (c’est la vision optimiste des choses, celle de Strabon), ou pour mieux contrôler les peuples qu’ils ont soumis, par l’installation d’une infrastructure routière solide est encore visible de nos jours où bien des routes nationales ou des autoroutes empruntent les trajets tracés et utilisés dans l’Antiquité.
3- La dimension humaine : géographie et art de vivre
Si Strabon dresse un portrait détaillé du monde qu’il habite, ce monde placé désormais sous la tutelle de Rome, c’est avant tout, nous dit-il, pour permettre aux dirigeants de connaître avec précision la situation présente afin de trouver les moyens d’améliorer pour l’avenir les conditions de vie, non seulement au plan économique, mais surtout au plan social ; c’est la qualité de la vie en société qui détermine à son avis le bonheur ou le malheur des peuples. « Avec une bonne administration, même les pays misérables et les repaires de brigands deviennent policés », affirme-t-il (II,5,26), et il en cite des exemples célèbres : « Les Grecs par exemple, dans un pays de montagnes et de pierres, ont mené une vie heureuse grâce à l’intelligence qu’ils avaient de l’organisation politique, des techniques, et généralement de tout ce qui constitue l’art de vivre » (ibid.). Aussi prend-il grand intérêt à étudier et à décrire les différents types de société, convaincu que l’homme est essentiellement un animal politique. Il brosse un tableau pittoresque et sans doute assez approchant de la diversité des comportements humains, même entre peuples voisins. Il en tire une espèce d’objectivité, un sens aigu de la relativité du bien et du mal, qui lui interdit de porter un jugement moral, mais semble à l’occasion remettre en question les principes qui animent la société dans laquelle il vit.
a)Les peuples marginaux, montagnards, nomades, pirates
Même aux entours du bassin Méditerranéen, au climat généralement tempéré, il peut exister des zones plus rudes, qui abritent des peuples semblant demeurer en marge de la grande famille méditerranéenne. Ce sont les habitants des montagnes, qui vivent pauvrement, dans un isolement forcé, toujours prêts à se battre, ou à détrousser les voyageurs. Ces petits groupes sociaux sont d’ailleurs très respectueux des coutumes ancestrales que Strabon prend plaisir à décrire. En Espagne du Nord-Ouest par exemple, « on mange assis, sur des sièges bâtis le long des murs, chacun se plaçant suivant l’âge et le rang ; les mets sont passés à la ronde ; quand on en est à la boisson, commencent les danses au son de la flute et de la trompette, ou avec des sauts et des accroupissements... Les hommes sont habillés de noir, les femmes portent des robes fleuries » (III,3,7).
Les nomades de même doivent souvent leur mode de vie au fait qu’ils habitent un pays à l’herbe rare, qui les oblige à parcourir de grandes distances pour nourrir leurs troupeaux. Ils vivent eux aussi en marge du monde civilisé, se nourrissant de lait, de fromage et de viande ; généralement hostiles aux contacts étrangers (XI,2,2), ils sont belliqueux, « attaquant à longueur de temps leurs voisins pour conclure ensuite des trêves provisoires » (XI,8,3). Strabon en tire la conclusion qu’existe « un régime de vie commun à tous ces peuples ; leurs rites funéraires sont très proches, ainsi que leurs coutumes, et tous les aspects de leur vie, une vie indépendante, mais grossière, sauvage, guerrière, avec pourtant beaucoup de droiture et de sincérité dans les contrats » (XI,8,7). Évoquant à leur propos les vertueux Abii d’Homère, à la vie frugale, mais indépendants et fiers, il reconnaît que « notre mode de vie se répandant partout dans le monde a entraîné une détérioration générale, introduisant la mollesse, les plaisirs et le recours à toutes sortes de malversations pour s’enrichir » (VII,3,7).
C’est ainsi que l’extension du commerce maritime a favorisé l’éclosion d’une autre population marginale, mais fort nuisible, celle des pirates qui vivent aux dépens des nantis. Du temps de Strabon, il y en avait encore sur le bord oriental de la mer Noire, au pied du Caucase : habitant dans les montagnes, près d’une côte sans port, ils disposent de barques légères, pouvant contenir de 25 à 30 hommes, qu’ils réunissent en véritables flottilles pour se lancer à l’attaque des navires de commerce, mais aussi des plaines voisines, voire des villes côtières, souvent prêts à délivrer contre rançon leurs prisonniers (ils prennent le soin d’en avertir eux-mêmes les parents concernés) ; de retour chez eux, ils prennent leurs bateaux sur l’épaule et les cachent dans les forêts jusqu’à la saison prochaine (XI,2,12). Quant aux Ciliciens, qui avaient remplacé les Crétois dans l’écumage des mers, ils venaient d’être mis à la raison, en 67, par le Grand Pompée : « Car après l’époque où la piraterie en Méditerranée était l’apanage des Tyrrhéniens, ce furent les Crétois qui héritèrent de leurs repaires ; mais ils furent les victimes des ravages exercés plus tard par les Ciliciens jusqu’au jour où les Romains anéantirent tous ceux qui vivaient de cette activité en réduisant la Crète à merci par les armes, ainsi que les nids de pirates des Ciliciens » (X,4,9). Strabon note avec satisfaction que « la paix qui règne aujourd’hui depuis la destruction des bandes de pirates » rend beaucoup plus sûre et facile la navigation en Méditerranée (III,2,5).
b)Sociétés hydrauliques et autres
C’est en Asie principalement que l’on trouve les sociétés dont l’organisation est la plus différente de celle qui régit les peuples d’Europe. Au lieu des trois régimes politiques bien connus des Grecs, monarchie, aristocratie, démocratie, on y constate l’existence d’une stratification très poussée qui divise la masse de la population suivant des classes rigides, en nombre plus ou moins grand, qui ont chacune leur spécialisation. Strabon, toujours très intéressé par les modes de gouvernement, ne manque pas de décrire en détail des sociétés organisées de façon si différente de celles qui vivent sur les bords de la Méditerranée.
En Ibérie d’Asie (sc. Géorgie centrale) par exemple, la population est répartie en quatre classes : l’une fournit les rois et les dirigeants, une autre les prêtres et les juges, la troisième est formée de soldats et de paysans, la quatrième réunit les serviteurs du roi et assure toutes les besognes de la vie quotidienne. « Les propriétés sont le bien commun d’une même famille ; c’est le plus âgé qui les dirige et les administre » (XI,3,6).
Mais c’est surtout en Inde que la stratification sociale est la plus nette. Strabon se fie, pour la description du système des castes, à Mégasthène qui fut ambassadeur de Séleucus Nicator (regn. 312-280) auprès de Sandrocottos, à Palimbothra (sc. Patna) sur le Gange. Les sept castes sont : celle des philosophes chargés des prévisions (et réduits au silence après trois erreurs), celle des agriculteurs, la plus nombreuse et respectable, celle des bergers et chasseurs, celle des artisans et petits commerçants, celle des guerriers, celle des surveillants, celle des conseillers et assesseurs du roi (XV,1,36-52). Il est interdit de se marier hors de sa caste, de changer de vie ou de travail, et d’avoir plusieurs métiers. Chaque administrateur a une tâche désignée avec précision, rien n’est laissé au hasard. Les Indiens ont dans l’ensemble un mode de vie simple et frugal ; agissant toujours avec probité, ils n’ont guère de procès et tiennent leurs promesses. « Voilà qui est bel et bon – conclut Strabon –, mais personne ne saurait les approuver de toujours prendre leurs repas en solitaires, et de ne pas avoir une heure commune pour le déjeuner et le dîner ; chez eux, chacun mange quand il veut ; or les repas pris en commun favorisent bien mieux la vie sociale et politique » (XV,1,53).
En Égypte aussi existe une répartition en classes, mais qui semble moins rigide qu’aux Indes. Strabon vante le régime politique qui fut dès l’origine en usage chez les Égyptiens, ce qui leur valut très tôt les avantages d’une vie civilisée. « Leur principal mérite vient d’avoir su tirer le meilleur parti du bonheur de leur pays ; ils l’ont correctement divisé et parfaitement administré. Une fois le roi désigné, le peuple était réparti en trois classes ; l’une était celle des soldats, la seconde celle des agriculteurs, la troisième celle des prêtres » (XVII,1,3). Les crues annuelles du Nil, dont le niveau détermine le volume des récoltes, ont posé aux Égyptiens de multiples problèmes de prévision, qu’ils ont su résoudre avec bonheur. Des nilomètres, installés à Memphis et à Syène-Assouan, permettaient de prévoir le niveau qu’atteindrait la crue dans le Delta. La mise en service de tout un système de canaux d’irrigation et de digues, l’utilisation du lac Mœris, au large de Memphis, comme une soupape de sécurité (XVII,1,37), une surveillance de tous les instants, palliaient au besoin les carences de la nature. Il importait beaucoup dans un pays comme l’Égypte que le gouvernement soit aux mains de gens compétents. Si ce fut le cas durant le règne des trois premiers Ptolémée, leurs successeurs, corrompus par le luxe, ont tout laissé aller à vau-l’eau, jusqu’à ce que Rome impose sa domination et reprenne en mains l’administration du pays ; si les redevances à payer à Rome sont considérables, au moins le pays a-t-il retrouvé une administration saine : c’est du moins l’opinion de Strabon (XVII,1,11-12).
Un curieux exemple d’État dans l’État est constitué par les grands monastères religieux, que l’on trouve dans les pays du Moyen-Orient, particulièrement dans cette Asie Mineure que Strabon connaît bien. À Comana, en Cappadoce, le temple d’Enyo-Ma abritait un nombre considérable de fidèles inspirés par le dieu ou d’assistants du temple : ils étaient plus de 6 000, hommes et femmes, quand Strabon visita les lieux. Soumise en principe au roi de Cappadoce, cette population au service du temple relevait surtout du pontife en exercice, qui occupait le second rang après le roi et appartenait en général à la même famille. Le temple disposait d’un territoire très étendu, dont le revenu était récolté par le pontife (XII,2,3). Toujours en Cappadoce, le temple de Zeus Dacieus entretenait près de 3 000 esclaves et disposait d’un domaine très fertile, procurant au pontife, qui venait immédiatement après celui de Comana dans la hiérarchie, des revenus fort importants (XII,2,5-6). Il en était de même pour le temple de Zeus Venasien, à Venasa en Morimène (une portion de la Cappadoce), qui abritait quelque 3 000 servants, et possédait un territoire très fertile, valant au pontife (qui l’était à vie) un revenu de 15 talents l’an (XII,2,6). En Mélitène, le temple d’Apollon Cataonien était honoré dans toute la Cappadoce, et considéré comme un temple modèle par les habitants de cette province (ibid.). On s’aperçoit par là même de l’emprise exercée sur le peuple par les cultes orientaux, que les Grecs avaient tenté d’annexer à leur propre Panthéon, et que les soldats romains contribueront à diffuser largement dans tout l’Empire, jusque dans les provinces les plus éloignées.
c) En Europe, les formes de gouvernement
Strabon commençait par l’Europe son tour du monde « parce qu’elle est la mieux douée en hommes et en régimes politiques de valeur" »(II,5,26). Pour les régimes politiques, Strabon adopte la répartition traditionnelle en trois principaux : « Les différences entre régimes politiques sont définies à partir des modes de gouvernement ; en fait de gouvernement nous distinguons la monarchie (qu’on appelle aussi royauté), l’aristocratie et la démocratie ; il existe à notre connaissance un nombre égal de régimes politiques, que nous appelons du même nom, comme s’ils tiraient de là leur principe spécifique ; la loi exprime en effet tantôt la volonté du roi, tantôt celle de l’élite, tantôt celle du peuple ; et c’est la loi qui caractérise le régime politique et lui donne sa forme ; aussi a-t-on pu dire que le droit était l’intérêt du plus fort » (I,1,18).
Comme exemples de gouvernement démocratique, Strabon cite la ville de Tarente, en Italie méridionale, du moins tant qu’elle fut sous l’influence pythagoricienne (VI,3,4), et, bien sûr, la ville d’Athènes, dont il retrace l’histoire à grands traits, prenant la défense de Démétrios de Phalère, le disciple de Théophraste, sous l’autorité duquel le régime démocratique aurait même été amélioré ; il souligne qu’après la prise de la ville par Sylla, Athènes resta « indépendante et honorée par les Romains » (IX,1,20). Quant au gouvernement aristocratique, qui était autrefois la règle chez les Belges et les Gaulois (IV,4,3), il préside encore aux destinées de Marseille, en Gaule Narbonnaise, une ville qui a « pour régime politique la constitution aristocratique la mieux réglée de toutes celles de ce type » (IV,1,5), avec un collège de 600 membres nommés à vie, dont 15 forment un conseil supérieur chargé de l’exécutif ; la législation en usage favorise la simplicité de vie et la modération. Le pouvoir d’un seul, roi ou tyran, qui peut offrir quelques avantages (« gouvernés par un seul homme, les Tyrrhéniens furent extrêmement puissants », V,2,2), est souvent le signe d’une certaine inertie politique, comme en Cappadoce où l’on a préféré rejeter une autonomie généreusement octroyée par les Romains ; ceux-ci, « étonnés de voir des gens reculer à ce point devant la liberté, leur accordèrent de choisir un roi à leur convenance, par élection » (XII,2,11). Il n’y a donc pas un régime politique valable pour tous : chaque peuple réagit en fonction de ses habitudes et de ses croyances ; d’où l’imprudence qu’il y aurait à imposer partout un même mode de gouvernement, considéré comme universellement bénéfique.
L’empire romain représente assurément un cas à part et sans doute un progrès dans cette revue des formes de gouvernement. Retraçant à grands traits l’histoire de Rome, Strabon indique qu’après la royauté caractérisée d’abord par sa sagesse et sa modération, jusqu’à ce que le règne désastreux du dernier des Tarquins la fit abolir, une constitution mixte combinant le régime monarchique à l’aristocratique s’établit, qui présida à l’expansion considérable que l’on sait ; mais l’étendue même des territoires soumis à Rome a changé les données du problème, comme le souligne Strabon ; la République a dû céder la place au gouvernement d’un seul, unique moyen pour sauver l’Italie et Rome de la décadence et de la ruine. « Il serait difficile d’administrer un aussi vaste empire autrement qu’en le confiant à un seul homme, comme à un père » déclare Strabon qui ajoute : « Jamais il n’a été donné aux Romains et à leurs alliés de jouir d’une paix et d’une abondance de biens telles que les leur a procurées César Auguste depuis qu’il a assumé le pouvoir absolu » (VI,4,2). Ainsi, aux yeux de Strabon, la forme adéquate du régime politique dépend en grande partie de la taille du pays à gouverner, et du caractère des populations qui le composent. La forme démocratique qui avait si bien réussi aux petites communautés grecques n’est pas de mise quand le domaine à administrer s’étend presque à l’ensemble du monde connu. Strabon insiste à temps et à contre-temps sur les avantages d’un pouvoir centralisé entre les mains de l’empereur Auguste. Il porte au crédit de la conquète romaine « d’avoir créé des liens qui n’existaient pas auparavant et enseigné aux peuplades sauvages la vie en société » (II,5,26). Il souligne la souplesse de la tutelle romaine : « De tout le territoire soumis aux Romains, une partie est régie par des rois ; une autre, gérée directement par les Romains, est constituée en Provinces dans lesquelles on envoie des préfets et des collecteurs d’impôts ; il y a aussi quelques villes indépendantes, certaines liées à eux dès le début par l’amitié, d’autres à qui ils ont fait hommage de la liberté ; il y a aussi des princes, des chefs de tribus, des prêtres sous leur dépendance. Tous ces gens vivent selon leurs lois ancestrales ; mais les Provinces, réparties jadis de diverses façons, le sont aujourd’hui comme César Auguste en a décidé » (XVII,3,24-25). Dans cette organisation nouvelle, les provinces qui réclament une plus grande surveillance militaire sont du ressort de l’empereur, tandis que les autres, actuellement en paix, sont confiées au peuple romain.
Strabon, qui décrit divers régimes politiques, le fait avec un certain détachement, n’indiquant que rarement (il le fait à propos de Marseille, ou de Rhodes, dont il chante les louanges) son opinion sur leurs valeurs respectives. Il observe que la forme de gouvernement dépend beaucoup du lieu et du temps, et qu’il n’existe sans doute pas un modèle idéal qui serait valable en toutes circonstances. Acceptant l’état de fait tel qu’il le vit, il considère l’empire romain comme le régime le plus avantageux vu la conjoncture ; par flatterie peut-être, mais plutôt par intime conviction, il présente les décisions impériales sous le jour le plus favorable, insistant sur les bénéfices que retirent tous les peuples soumis aux Romains de vivre dans une paix (réelle ou imaginée ?) qui favorise l’essor économique, les relations entre les peuples, l’ouverture à des civilisations et des philosophies différentes. De cette confrontation entre modes de vie, croyances, projets, contraintes diverses, peut naître une certaine tolérance, mais aussi la conscience de la supériorité des peuples chez qui « triomphent l’ordre, le sens politique, et toutes les qualités qui accompagnent la bonne éducation et l’art de parler » (I,4,9). Une bonne politique est celle qui favorise les progrès de la civilisation.
d) Philosophies et religions
Strabon qui se réclame de son appartenance au stoïcisme pur et dur, qui veut faire de son œuvre un témoignage de philosophie morale et politique, est ouvert à toutes les formes de pensée, même très éloignées de la sienne. Ce sont surtout les philosophies de l’orient ou celles des époques anciennes qui, par leur étrangeté ou leur exotisme, retiennent son attention.
De longs développements, nourris par plusieurs témoignages, décrivent par exemple les règles de vie et les croyances des Brahmanes de l’Inde. Ces philosophes qui, dès leur conception et tout au long de leur éducation reçoivent les soins des maîtres les plus distingués, vivent très pauvrement, habitant dans un bois aux portes de la cité, pendant une durée de 37 ans ; après quoi chacun se retire sur ses terres, épouse le plus de femmes possible (en se gardant bien de leur livrer leurs secrets philosophiques) pour avoir beaucoup d’enfants, et mènent une vie moins austère. Mégasthène, à qui Strabon doit ces précisions (il fut ambassadeur auprès du roi indien Sandrocottos), ajoute que « sur bien des points, ils ont les mêmes opinions que les Grecs » (XV,1,59) : ils admettent plus ou moins le géocentrisme et la division du monde matériel en cinq éléments à la manière d’Aristote. Aristobule, compagnon et historien d’Alexandre, avait rencontré deux Brahmanes à Taxila ; ils passaient leur temps sur la place du marché, s’entraînant à l’endurance ; après 40 ans d’un tel exercice, ils avaient le droit d’adoucir leur régime (XV,1,61). Strabon cite encore tout au long le témoignage d’Onésicrite qui avait été envoyé par Alexandre pour converser avec ces sophistes ; il avait trouvé « quinze hommes, à une vingtaine de stades (sc. 3 km) de la ville, debout chacun dans une position différente, ou assis, ou couché, nus, parfaitement immobiles jusqu’au soir ; après quoi ils retournaient en ville ; le plus dur était d’affronter un soleil si chaud que personne d’autre ne pouvait le supporter, et de marcher nu-pieds sur le coup de midi » (XV,1,64). Néarque est plus concis et plus concret : « Les Brahmanes prennent part au gouvernement et assistent les rois de leurs conseils ; les autres sophistes étudient les phénomènes naturels... ; le mode de vie pour tous est sévère » (XV,1,66). La philosophie pratiquée aux Indes a toujours été chez les Grecs objet d’étonnement et d’admiration.
Chez les Perses, ce sont surtout les rites religieux qui retiennent l’attention de Strabon : les dieux perses, au rang desquels figure en bonne place Mithra, sont honorés aussi en Cappadoce, où les Mages sont à la tête d’ importants sanctuaires, y entretenant un feu perpétuel (XV,3,15). Ailleurs, la philosophie ne fait qu’un avec la science. En Babylonie, « il existe un établissement spécial pour les philosophes locaux que l’on nomme Chaldéens et qui s’occupent surtout d’astronomie ; certains d’entre eux font profession d’établir des horoscopes, ce qui n’est pas admis par les autres » (XVI,l,6). Les Phéniciens comptent aussi beaucoup de « philosophes versés dans l’astronomie et l’arithmétique ; ils y avaient été poussés par la pratique du calcul et la navigation de nuit, car ces sciences concernent le commerce et la marine... Les Grecs auraient appris des Phéniciens l’astronomie et l’arithmétique » (XVI,2,24). En Égypte également, les prêtres s’occupaient d’astronomie ; installés dans de grandes demeures à Héliopolis, ils avaient enseigné à Platon et Eudoxe, venus les consulter, la longueur exacte de l’année solaire, encore inconnue des Grecs de l’époque ; les astronomes grecs, plus tard, se seraient appuyés sur les traductions en grec de livres égyptiens pour faire avancer cette science (XVII,1,29) : c’est du moins ce que rapporte Strabon.
S’il accorde un grand intérêt aux croyances religieuses et aux doctrines philosophiques des divers peuples, Strabon se contente de les décrire, souvent avec sympathie, sans les juger. L’un des objectifs principaux de son investigation semble être de montrer que vérité et justice ne sont pas l’apanage d’un seul peuple, que la tolérance et la compréhension d’autrui sont le premier pas vers la sagesse, cette sagesse que recherche tout homme cultivé.
e)L’art de vivre
La sagesse, c’est avant tout l’art de vivre, la jouissance des plaisirs intellectuels ou artistiques, la recherche du beau aussi bien dans le cadre de vie que dans l’existence personnelle ; c’est plus ou moins cela que Strabon appelle la philosophie.
La soif de culture, le désir de s’instruire, si largement répandus, font le charme d’une ville comme Marseille, devenue grâce à la paix romaine un centre intellectuel de tout premier plan. « Tous les citoyens de bonne famille s’y adonnent à l’art oratoire et à la philosophie, au point que naguère cette cité servait d’école aux barbares ; elle les rendait tellement philhellènes qu’ils rédigeaient en grec leurs contrats. Aujourd’hui, elle a réussi à persuader même les plus illustres des Romains de la fréquenter, au lieu de faire le voyage d’Athènes, s’ils veulent s’instruire. En les y voyant, et à la faveur de la paix, les Gaulois apprécient ce loisir studieux, et se tournent vers de tels modes de vie, non seulement individuellement, mais collectivement ; ils font venir des sophistes, à titre privé, ou payés par l’État, ainsi que des médecins » (IV,1,5) ; profitant des plaisirs de l’esprit, les Massaliotes n’en continuent pas moins à mener une vie simple. Un tel art de vivre, qui suscite des émules, contribue à diffuser la culture grecque dans cette province romaine. Plus près de Rome, l’influence grecque se fait sentir également à Naples, ancienne colonie de Cumes, qui reçut des renforts chalcidiens et athéniens : « De très nombreux vestiges de la vie grecque s’y sont conservés, par exemple les gymnases, les places de jeu des éphèbes, les phratries et même des noms grecs, alors que la population est romaine. Actuellement ont lieu tous les cinq ans, dans cette ville, des jeux sacrés qui durent plusieurs jours et comprennent des concours de musique et de gymnastique dignes de rivaliser avec les fêtes les plus célèbres de la Grèce... Ce mode de vie à la grecque se développe, à Naples, grâce à l’afflux de gens venus de Rome pour y trouver la tranquillité, professeurs en retraite ou autres, personnes âgées ou fragiles, désireuses de vivre à l’abri du stress » (V,4,7). Strabon, qui n’ignore pas les inconvénients d’une capitale comme Rome et dénonce à l’occasion le mercantilisme du monde romain, fait ici l’éloge d’un mode de vie à la grecque, caractérisé selon lui par la simplicité, la décontraction, mais aussi l’intensité de la vie intellectuelle et artistique.
Chaque fois qu’il en a l’occasion, Strubon insiste sur la valeur culturelle d’une ville et sur la qualité de l’enseignement que l’on peut y recevoir. L’activité déployée pour la culture fait par exemple la réputation actuelle de Tarse, l’une des plus brillantes villes universitaires. « On y constate un si grand zèle pour la philosophie et pour toutes sortes d’études que Tarse surpasse Athènes, Alexandrie et toute autre ville dans laquelle il y a des écoles de philosophie... Comme Alexandrie, Tarse possède des écoles pour toutes les branches des arts libéraux » (XIV,5,13).
Au même titre que la philosophie, et plus peut-être encore parce qu’elle est par essence plus proche du divin, la musique présente une valeur éducative que souligne Strabon : « La musique, à la fois danse, rythme et mélodie, par le plaisir et la beauté formelle, nous relie au divin. On dit à juste titre que les hommes ressemblent le plus aux dieux quand ils font le bien : il vaudrait mieux dire, lorsqu’ils sont heureux, ce qui suppose les réjouissances, les fêtes, la philosophie, la pratique de la musique » (X,3,9). Hélas ! la musique a bien dégénéré : « Les musiciens ont mis leur art au seul service du plaisir sensuel » (ibid.), alors que Platon et les Pythagoriciens avaient assigné à la musique une mission éducative, à la fois intellectuelle, morale et religieuse, « car tout ce qui met l’esprit dans le droit chemin est proche des dieux » (X,3,10).
Ce sont d’ailleurs les dieux qui ont suscité dans les temps anciens les plus belles œuvres d’art, statues, colossales ou non, temples, si caractéristiques de la mentalité et des croyances d’un peuple. Strabon prend plaisir à montrer non seulement le talent des artistes grecs, mais aussi l’enthousiasme de leurs admirateurs : « Thespies était jadis célèbre par l’Éros de Praxitèle... C’était pour voir l’Éros qu’on allait jadis dans cette ville qui par ailleurs n’avait rien d’admirable » (IX,2,25). Les grands sanctuaires, à Olympie, à Delphes, à Athènes, regorgent d’œuvres d’art exécutées par les plus grands artistes : « Si je commence à décrire cette foule d’œuvres si souvent chantées et tellement réputées, j’ai peur d’aller trop loin et de dépasser le but que je me suis fixé » (IX,1,16). Les statues colossales impressionnent Strabon qui les décrit avec admiration, le Zeus de Phidias à Olympîe (VIII,3,30), l’Apollon de Calamis à Apollonie dans le Pont « que Lucullus enleva au temple d’Apollon » (VII,6,l), le colosse du Soleil à Rhodes, œuvre de Charès de Lindos, renversé par un tremblement de terre (XIV,2,5), les trois colosses sur une seule base de Myron, à Samos, représentant Zeus, Athéna et Héraklès (XIV,1,14).
L’ Égypte surprend les Grecs par des œuvres d’art superbement originales : les colosses brisés qui chantent (XVII,1,46), des temples de dimensions si considérables et de facture si particulière que Strabon en donne une description-type, fort critique : les colonnes qui peuplent certaines des salles ,sont sans doute grandes, nombreuses et rangées sur plusieurs lignes, mais elles n’ont rien de gracieux ni de pittoresque ; on y verrait plutôt le type même d’un travail inutile » (XVII,1,28). Les tombeaux des rois, en Égypte ancienne, pyramides aux entours de Memphis, cavernes taillées dans le roc, ornées de peintures « d’un travail admirable et dignes d’être vues » (XVII,1,46), près de l’ancienne Thèbes aux cent portes – qui n’est plus aujourd’hui qu’un ramassis de villages –, illustrent la diversité des goûts et des expressions artistiques d’un peuple à l’autre.
Mais ce sont surtout les villes, indispensables à l’épanouissement de la vie en société, qui retiennent l’attention de Strabon. Il aime décrire les belles cités du pourtour de la Méditerranée. Marseille, Cyzique, Rhode,, l’antique Carthage se distinguent par la beauté du site, la qualité de l’urbanisme, et surtout par l’importance accordée aux architectes dans l’administration de la ville. Strabon vante aussi Nicée en Bithynie, bâtie dans une plaine, avec une enceinte de forme carrée, et « des rues qui se coupent à angles droits, si bien que, d’une pierre placée au milieu du gymnase, on peut voir ses quatre portes » (XII,4,7). Dans la ville d’Alexandrie, outre l’exubérance monumentale, Strabon remarque « le Paneion, colline factice en forme de toupie, qui ressemble à une roche escarpée ; un escalier en colimaçon conduit au sommet d’où l’on aperçoit la ville entière que cette hauteur domine de toutes parts » (XVII,1,10). Parmi les grandes villes d’Orient, Babylone est l’une des plus remarquables : son enceinte est « une des sept merveilles du monde, ainsi que les jardins suspendus » (XVI,1,5), dus à Sémiramis, auteur de bien d’autres réalisations étonnantes. Quant à Rome, elle suscite l’admiration par toutes les beautés qu’elle contient : le Champ de Mars en particulier, avec « les statues disposées tout autour, le sol gazonné toute l’année, la couronne des collines descendant d’au-delà du fleuve jusqu’à son lit, semblable à un décor de théâtre, fournit à l’œil un spectacle dont il a peine à se détacher » (V,3,8).
Strabon, l’amoureux des villes, qui a la chance d’être né dans une cité, Amasée, où « l’art et la nature se sont unis pour en faire une ville admirable, à la fois demeure et place forte pour ses habitants » (XII,3,39), a finement souligné la différence qui sépare les projets urbanistiques des Romains et des Grecs : « Les Grecs, dans la fondation des villes, paraissent avoir parfaitement atteint leur but, car ils avaient pour objectif la beauté du site, une position forte, des ports, une région fertile ; les Romains se sont surtout préoccupés de ce qu’avaient négligé les Grecs, le pavage des rues, les adductions d’eau, des égouts suffisants pour évacuer dans le Tibre les ordures de la ville » (V,3,8). Mais il ajoute que, si « les premiers Romains ont négligé la beauté de Rome, au profit d’autres préoccupations plus importantes et nécessaires, leurs successeurs, et surtout nos contemporains, ne voulant pas être en reste sur ce point, ont rempli la cité d’une foule de magnifiques monuments. Pompée, Jules César, Auguste, ses enfants, ses amis, sa femme et sa sœur ont rivalisé de zèle et de dépenses pour les constructions » (ibid.). Ainsi sens pratique et sens esthétique sont réunis désormais dans la ville de Rome.
III- Originalité et influence de la Géographie de Strabon
C’est donc un véritable tableau, pittoresque et foisonnant, du monde connu au tournant de l’ère chrétienne, que brosse Strabon dans sa Géographie, heureusement conservée. Œuvre unique par son ampleur et la diversité de ses intérêts, qui vaudra à son auteur d’être appelé Le Géographe, comme Homère était appelé Le Poète. Si, plus de deux siècles avant lui, Ératosthène, le fondateur de cette science, semble avoir été surtout préoccupé de problèmes généraux, concernant le globe terrestre, le monde habité dans son ensemble et les principes de sa représentation, si, plus d’un siècle et demi après lui, Ptolémée réduira la géographie à l’établissement de la carte, réussissant sur ce point de main de maître, Strabon est le seul à avoir élargi le champ de son étude aux problèmes économiques et sociaux, voulant délibérément unir la géographie, dont l’objet est bien par définition le globe terrestre (gè en grec désigne la terre), et la chorographie qui, elle, se préoccupe de décrire les diverses régions du monde (choros signifie région en grec) dans leur spécificité. Sans doute Strabon a-t-il un esprit moins scientifique que les deux Alexandrins sus-cités et a-t-il parfois mal compris les leçons d’Ératosthène, mais sa largeur de vues, l’époque privilégiée dans laquelle il a vécu, quand les débuts du régime impérial avaient fait naître de grands espoirs, l’étendue et la variété de sa documentation, son intérêt incontestable pour les arts, la littérature, la musique et leur histoire, ses convictions philosophiques qui en faisaient un citoyen du monde, lui ont permis de produire une œuvre originale, et qui n’aura guère d’imitateurs.
La Chorographie en trois livres (et en latin) de Pomponius Mela, composée très rapidement, une trentaine d’années plus tard, vers 43-44 apr. J.-C. n’est, de l’avis même de son auteur, qu’une assez sèche « énumération de noms de peuples et de lieux disposés de façon assez embrouillée » (I,1). Quant à Pline l’Ancien (23-79), il commence sa vaste Histoire Naturelle par cinq livres (sur 37) consacrés à la géographie, accumulant les références à des sources diverses souvent mal digérées, utilisant, pour décrire les régions, la fiction d’un double périple autour de l’Europe d’abord, de l’Afrique et l’Asie ensuite, ce qui l’amène à morceler la présentation de certains pays, tels la Gaule, qui jouissait d’une double façade maritime. La Périégèse de Denys d’Alexandrie (fl. 130), qui précéda d’une quarantaine d’années la Géographie de Ptolémée, est un poème didactique de quelque 2 000 vers : après une présentation générale du monde habité, île dans l’océan divisée en continents, Denys fait le tour des dits continents en accordant une place prépondérante à l’Asie, qu’il traite en 545 vers contre 180 à l’Europe et moins de 100 à la Libye par laquelle il commence. Dans ces trois ouvrages, comme d’ailleurs dans la Géographie de Ptolémée, la préoccupation politique, le désir d’être utile aux administrateurs de provinces, le rêve d’une cité universelle du genre humain, si sensibles dans l’œuvre de Strabon, sont presque totalement absents ; c’est peut-être parce qu’après les espoirs fous qu’avaient fait naître les débuts de l’empire et dont Strabon s’est fait l’écho, la déception n’en était que plus grande, au vu des méfaits du pouvoir personnel.
Mais Strabon a-t-il eu l’influence qu’il désirait avoir sur l’administration romaine ? Le pouvoir en place s’est-il servi, pour définir une politique, d’une telle masse de renseignements ? En l’absence de témoignages officiels sur ces points, on ne peut que se livrer à des conjectures, qui convergent toutes vers une réponse négative. Aucune mention n’est faite de Strabon chez les géographes grecs ou latins : ni Pline, pourtant fier d’étaler l’abondance de ses sources, vraies ou supposées, ni Pomponius Méla, ni Denys d’Alexandrie, ni Ptolémée ne citent cette œuvre monumentale qui, probablement écrite en Asie Mineure, a pu y être publiée... et enterrée pour longtemps. Vers 530 il est vrai, Étienne de Byzance connaît fort bien l’œuvre de Strabon, et la cite en maintes occasions dans son Lexique ; en 532, Priscien de Lydie en extrait quelques passages pour les Solutiones ad Chosroem ; Hésychios d’Alexandrie le lexicographe (Ve-VIe s.) consacre à Strabon une brève notice biographique dans laquelle (comme le fait aussi la Souda), il ne lui attribue que la Géographie. C’est vers la fin du Ve s. en tout cas que fut copié à Byzance le célèbre manuscrit, aujourd’hui palimpseste, qui témoigne lui aussi de l’intérêt que l’on portait à cette époque, mais à Byzance, et non à Rome et de son temps comme l’aurait souhaité son auteur, à l’œuvre géographique de Strabon, qui peut-être venait tout juste d’être exhumée de l’oubli. Un autre exemplaire en onciale fut vraisemblablement copié à Byzance à la même époque : translittéré en minuscule vers 850, il donnera naissance à toute la tradition manuscrite conservée.
Dès lors en effet, on porte grand intérêt, du moins en Orient, à la Géographie de Strabon. Le fameux érudit Photios, qui fut à deux reprises (858-67 et 878-86) patriarche de Constantinople, en posséda probablement un exemplaire (perdu), qui fut utilisé, vers la fin du IXe s., pour la rédaction d’une Chrestomathie conservée. L’autre grand érudit de l’époque, Aréthas de Patras (c. 860-935), qui fut archevêque de Césarée en Cappadoce, en fit copier un exemplaire, perdu, ancêtre probable du plus ancien manuscrit connu de l’œuvre de Strabon, daté de la seconde moitié du Xe s. et conservé à Paris, le Paris. gr. 1397, qui ne contient actuellement que les livres I à IX ; trouvé en piteux état par Maxime Planude, vers 1300, et restauré par ses soins, il fut souvent copié au XVe s., tant à Constantinople qu’en Italie. Une autre copie du manuscrit d’Aréthas, en deux volumes (l. IX et X-XVII), fut abondamment utilisé, vers 1170, par Eustathe de Thessalonique pour ses volumineux Commentaires, à Homère et à Denys le Périégète : Strabon y est désigné comme Le Géographe. Planude possédait, outre le premier tome indiqué ci-dessus, un Strabon complet, l’actuel Paris. gr. 1393, copié au XIIIe s. sur un modèle légèrement différent, et qui est resté sans postérité. Fut également copié à Constantinople, au XIVe s., un manuscrit contenant outre un Strabon complet, la Chrestomathie du même Strabon, la Géographie de Ptolémée (texte seul) et bien d’autres textes géographiques moins importants : transporté au mont Athos vers le milieu du XVe s. où il y est resté ; c’est le précieux Vatopedi 655.
La Géographie de Strabon fut traduite en latin, à la demande du pape Nicolas V (regn. 1447-1455), par Guarino de Vérone ; à la mort du pape, la traduction n’était pas terminée ; elle ne le fut qu’en 1458, grâce à l’aide financière de Marcello, gentilhomme vénitien qui en fit faire une copie richement décorée pour l’offrir au roi René, l’Albiensis 77. En 1469, paraissait à Rome le premier Strabon latin imprimé, dans une traduction due pour les livres I à X à Guarino de Vérone, et pour les livres XI à XVII à Grégoire Tifernas. Dans cette seconde moitié du XVe s. qui devait s’achever par la découverte du nouveau continent, les copies manuscrites du texte grec ou de sa traduction latine se multiplièrent, à la demande des grands seigneurs italiens ou des souverains régnants rivalisant de zèle pour posséder le plus bel exemplaire de la Géographie de Strabon, complément indispensable à la Géographie (ou Cosmographie, titre que lui avait donné, abusivement, le traducteur latin) de Ptolémée qui, grâce aux artistes de la Renaissance italienne, s’ornait de cartes somptueuses. Quant aux éditions imprimées, après celle de Rome en 1469, celle de Venise, avec des lettres d’or, parut en 1472, suivie par une nouvelle édition romaine en 1473 ; elles devancèrent, de peu il est vrai, la première édition de la Géographie de Ptolémée (en traduction latine). publiée à Vicence en 1475, sans cartes. La première édition grecque, due aux Alde, fut publiée à Venise en 1516 ; elle fut suivie, à la fin du siècle, par celle de Casaubon, parue d’abord à Genève en 1587, puis à Paris en 1620, qui fit longtemps autorité. C’est à Bonaparte, alors premier consul, que l’on doit l’initiative d’avoir fait traduire en français l’œuvre de Strabon, par un trio composé du grec Adamantios Coray, du conservateur des manuscrits grecs de la Bibliothèque Nationale, François-Jean-Gabriel de La Porte du Theil, et du géographe Pascal-François-Joseph Gosselin, auteur d’un mémoire sur la Géographie des Grecs analysée (1790) et de Recherches sur la géographie systématique et positive des Anciens (1798). Les traducteurs, dans l’Avertissement du tome I, paru à Paris en 1805, soulignent l’importance de l’entreprise qui leur a été confiée : « Parmi les ouvrages anciens que le temps a respectés, il en est peu qui présentent un intérêt aussi vaste, aussi soutenu que la Géographie de Strabon. Elle renferme presque toute l’histoire de la science depuis Homère jusqu’au siècle d’Auguste : elle traite de l’origine des peuples, de leurs migrations, de la fondation des villes, de l’établissement des empires et des républiques, des personnages les plus célèbres ; et l’on y trouve une immense quantité de faits qu’on chercherait vainement ailleurs ». Ainsi le succès (tardif) de Strabon s’est manifesté dans une tout autre direction que celle qu’il avait choisie : pratiquement ignorée de ses contemporains, la description du monde habité est probablement restée sans effet sur les administrateurs romains à qui elle était destinée ; mais la profusion des renseignements de toutes sortes qu’elle contient en fait un document historique de première grandeur.
Conclusion
La Géographie de Strabon est bien en effet la grande synthèse que son auteur annonçait dans les Prolégomènes : « C’est une œuvre colossale que celle-ci, qui brosse de grands traits et de grands ensembles, sauf quand un détail ou l’autre peut intéresser l’homme désireux de savoir et tourné vers l’action » (I,1,23). Elle couvre les différents aspects de la science géographique, rappelant l’essentiel de ce qui constituait les acquis de la géométrie de la sphère, dans ses applications au globe terrestre, ajoutant au cours de la revue des régions la description détaillée de chacune d’entre elles, avec son relief, son climat, son hydrographie, ses ressources économiques et humaines, ses relations commerciales, son idéal de vie, son mode de gouvernement, etc. Si, pour tout ce qui concerne la géographie mathématique, Strabon se fie à ses prédécesseurs, même quand il semble les critiquer, et ne fait que répéter, en moins clair et moins assuré, ce que des manuels élémentaires comme celui de Géminos enseignaient à tout lecteur cultivé, il fait en revanche œuvre originale quand il dresse le portrait systématique, aussi précis et complet que possible, de tous les pays entrant dans ce qu’il était convenu d’appeler le monde habité, l’œkoumène. Pour réaliser ce tour de force, il a puisé à de multiples sources, sans avoir eu toujours le temps, ni peut-être la capacité, d’organiser méthodiquement son exposé, ni d’ajuster entre eux les divers renseignements fournis par tel ou tel ; souvent il se contente de juxtaposer des opinions parfois contradictoires mais, par là même, il nous permet d’apprécier à leur juste valeur la hardiesse de conception des mathématiciens, prêts à formuler toutes les hypothèses, et la timidité frileuse des politiques, préoccupés avant tout par les problèmes de gestion administrative ou financière.
Comme il l’avait annoncé, Strabon propose à la méditation du lecteur maints détails, parfois insolites, qui ouvrent des perspectives inédites sur tel ou tel aspect du monde connu, au cours de ce siècle situé à la charnière de l’ère chrétienne. Si l’Empire romain, qui couvrait la majeure partie du monde alors connu, y occupe une place prépondérante, les pays qui restaient en dehors de son aire d’influence n’en jouent pas moins un rôle important, offrant matière à réflexion plus libre sur des modes de vie, des religions, des philosophies, des gouvernements si éloignés des schémas familiers. Se gardant bien de porter des jugements de valeur, Strabon pose implicitement quelques questions cruciales sur l’opportunité ou la pertinence de tel mode de gouvernement ou de telle philosophie, soulignant la diversité des réponses existantes et les qualités de certaines d’entre elles.
En bon stoïcien, il offre la plus large ouverture sur la cité du genre humain, ondoyante et diverse, unie par un même fonds commun d’humanité, et par des liens souples mais solides qu’il conviendrait de développer bien davantage encore. Rempli d’une admiration sincère pour l’œuvre de pacification et d’organisation de l’empire entreprise par César Auguste, craignant pourtant les dérives possibles, et prévisibles, du pouvoir personnel, il montre d’autres modes de gouvernement, sous d’autres climats, avec des conditions de vie différentes, qui n’en apportent pas moins une certaine forme de bonheur aux peuples concernés. En bon historien, ce sont les solutions réelles, celles qui ont fait leur preuve dans le passé (cf. II,5,17 : « Nous avons mentionné des usages ou des régimes politiques qui n’existent plus, poussés par le désir d’être utile. ») ou qui, aux marges du bassin méditerranéen, existent encore, qu’il présente à son lecteur. L’un des mérites de Rome et l’une des causes de son succès fut bien à son avis d’avoir laissé aux divers peuples, dans la mesure du possible, leurs modes de gouvernement, en leur imposant simplement ( !) de lourdes taxes.
Strabon avait donc raison d’affirmer, au tout début de sa Géographie : « Oui, c’est affaire de philosophe, si jamais science le fut, que la science géographique » et de définir le philosophe qu’il veut être comme « quelqu’un qui avait pour souci l’art de vivre et le bonheur » (ibid.). L’art de vivre et le bonheur, tels sont, beaucoup plus que la connaissance et la science, les maîtres mots de Strabon le Géographe.
Bibliographie sommaire
Textes anciens
Strabon, Geographica, éd. Francesco Sbordone, Rome, Typis publicae officinae polygraphicae, 1963-1970 (l. I à VI).
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