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Débat organisé par le Comité Scientifique et Technique

La Méditerranée nous parle. Mais en quelle langue ?

SMYRNELIS Marie-Carmen

Troisième réunion du Consortium STRABON (Kairouan, Tunisie, du 16 au 20 juin 2004).

Depuis juin 2003, le Comité Scientifique et Technique (CST) de STRABON organise un débat scientifique, à l’occasion de la réunion annuelle de son consortium. Son objectif est de permettre à des spécialistes de disciplines différentes de dialoguer autour d’un thème commun dont l’intérêt scientifique est incontestable et qui s’inscrit dans le cadre des problématiques du programme STRABON.

Compte-rendu du débat modéré par Maurice AYMARD, Historien, Directeur d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et Administrateur de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme. Président du Comité Scientifique et Technique du programme STRABON.

Avec les interventions de : Abderrazak BANNOUR, Linguiste, Professeur à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de l’Université de Tunis

Jocelyne DAKHLIA, Historienne, Directrice d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales

Harald WEINRICH, Linguiste et Historien de la Littérature, Professeur honoraire au Collège de France. Membre du Comité Scientifique et Technique du programme STRABON

Le débat organisé cette année lors de la troisième réunion du consortium qui s’est tenue à Kairouan du 16 au 21 juin 2004, était consacré aux langues de communication en usage dans la Méditerranée, et plus particulièrement à « la langue franque » ou lingua franca.. Il a permis de réunir deux linguistes et deux historiens, dont deux membres du CST du programme.

Il a été introduit par un exposé d’Harald WEINRICH qui a resitué la langue franque par rapport aux autres langues de communication en usage, tour à tour, depuis l’Antiquité, en Méditerranée. La conférence principale a été donnée par Jocelyne DAKHLIA : elle était consacrée à la langue franque proprement dite, du XVIe au début du XIXe siècle. Abderrazak BANNOUR a clos le débat par une intervention qui proposait une réflexion libre sur les problèmes soulevés par Harald Weinrich et Jocelyne Dakhlia et un réexamen des différents méprises et préjugés (littéraires, linguistiques et historiques) qui ont marqué de leur empreinte les connaissances sur la lingua franca. Le débat a été suivi de nombreuses questions posées par les participants -questions qui ont permis d’approfondir certains points et d’élargir la discussion à d’autres périodes que celles présentées et à d’autres aires géographiques que la Méditerranée.

Approfondir la question des langues de communication en Méditerranée

Le thème retenu cette année s’avère particulièrement pertinent sur le plan scientifique, compte tenu du nombre infime d’études disponibles sur cette question et d’absence de perspective interdisciplinaire pour l’aborder. Cette pertinence est d’ailleurs soulignée, d’entrée de jeu, par Jocelyne Dakhlia dans son intervention lorsqu’elle évoque le peu d’intérêt que les historiens de la Méditerranée ont témoigné, jusqu’à présent, à la question des langues de communication, et en particulier à la langue franque, alors même que les linguistes s’y sont penchés dès le début du XXe siècle par quelques études, dont certaines sont encore de référence. L’usage linguistique en Méditerranée semble perçu « comme une sorte d’évidence, comme une sorte d’élément d’arrière-plan à l’histoire du commerce, à l’histoire de la circulation des hommes et des marchandises » d’après J.Dakhlia. L’historienne a proposé d’ailleurs plusieurs explications à ce manque d’intérêt de la part des historiens. Dans cette perspective, le cas de la langue franque est encore un peu différent puisque cette langue qui « jusqu’au début du XIXe siècle, figurait encore une réalité assez familière, un usage familier même s’il n’était pas universel dans toute la Méditerranée » a sombré dans l’oubli, est « absente de nos catégories, de notre mémoire collective » selon J.Dakhlia. Pourtant, « elle fait partie du patrimoine de bien des pays de la Méditerranée », comme le rappelle H.Weinrich.

Actuellement, le thème est en train d’être redécouvert. En témoignent les études qui commencent à lui être consacrées. A la question de Maurice Aymard sur la raison de cet intérêt récent pour la lingua franca, Jocelyne Dakhlia répond que celle-ci est encore trop souvent associée au consensus, à une langue d’usage partagé, ce qui intéresse justement les sciences sociales actuellement ; pourtant la langue franque, dans ses multiples registres d’utilisation, n’a pas été qu’une langue de consensus. Elle ajoute que c’est cela qui justifie, peut-être, l’amorce d’un tournant historiographique. Pour A.Bannour, il est nécessaire de faire une mise au point de ce qu’est vraiment la langue franque car celle-ci a trop longtemps été approchée « plus comme un mythe linguistique ou une légende littéraire, faite de préjugés, d’ignorance et de suppositions que comme un objet de science et d’observation ».

La lingua franca méditerranéenne

Partant du constat que depuis l’Antiquité, la Méditerranée a toujours eu recours à des langues communes facilitant la communication entre ses habitants, par delà leurs différences, Harald Weinrich a énuméré certaines d’entre elles qui sont, dans l’ordre de leur entrée sur scène, le grec commun (koiné), le latin classique ou vulgaire, l’arabe et le turc ; il mentionne la lingua franca, mais en lui reconnaissant une place à part. Faisant allusion à l’intervention d’Ali Al Jubory (directeur du département d’assyriologie de l’Université de Mossoul) qui a précédé le débat sur la langue franque, Abderrazak Bannour a, pour sa part, évoqué le sumérien comme première langue commune du Moyen-Orient.

Si chacune de ces langues communes a toujours coexisté avec d’autres, elle a su s’approprier un rôle spécifique dans la communication ; autrement dit, l’usage de chaque langue est souvent clairement différencié : ainsi dans l’espace oriental de la Méditerranée romaine, « le latin a dû se partager la fonction de langue commune avec la koiné grecque, sauf dans les affaires administratives et militaires dont le domaine reste réservé au latin », pour reprendre Harald Weinrich.

Attestée dans la région méditerranéenne du XIIIe au XIXe siècle, la langue franque a constitué un vecteur fort de la communication en Méditerranée à l’époque moderne, c’est-à-dire du XVIe au début du XIXe siècle. Pour les périodes antérieures, les sources disponibles sont trop peu nombreuses pour pouvoir entreprendre une étude approfondie du phénomène, J.Dakhlia le confirme en réponse à la question d’un des participants. Sur ce point, A.Bannour précise que la première attestation écrite de la lingua franca daterait de 1353 et semble être tunisienne (il s’agit d’une convention commerciale écrite à Djerba).

La langue franque n’est pas, au sens propre du terme, une langue. C’est un mixte de langues, un pidgin de langues romanes qui a servi à la communication entre chrétiens et entre Européens d’origines différentes puis entre musulmans et chrétiens. Un mixte de langues qui a, de surcroît, évolué dans le temps, sans pour autant devenir une langue maternelle, comme le remarque un des participants au débat. A.Bannour insiste sur les origines de ce pidgin : d’après des poèmes espagnols du XVe siècle, la langue franque serait née entre chrétiens, de langues différentes, venus sur les lieux saints. Pour établir une définition claire de la langue franque, il explicite d’une part, les distinctions existant entre la Langua Franca et la lingua franca, mais aussi entre des termes comme pidgin, créole, sabir, koiné, espéranto et jargon ; il en détaille d’autre part, exemples à l’appui, les caractéristiques linguistiques, dont la simplification de sa structure grammaticale.

La langue franque a, bien sûr, servi à la communication commerciale, en particulier dans tous les ports de la Méditerranée. Comme la plupart des études le mettent en évidence, elle est, avant tout, considérée comme le mode de communication essentiel du monde de l’entre-deux, de tous les gens qui circulent en Méditerranée qu’ils soient des commerçants, des renégats, des passeurs, des dockers, des corsaires, etc. Le mode de communication d’un espace public, essentiellement masculin. Elle serait donc bien un espace emblématique du brassage, du contact à l’autre, en Méditerranée.

Mais Jocelyne Dakhlia a montré que cette définition n’est pas suffisante pour comprendre ce qu’est la langue franque. Car celle-ci « ne peut être tenue pour une sorte de résultante géométrique de toutes les forces qui composent la Méditerranée », de l’ensemble des mouvements de circulation qui la parcourent. En effet, elle était utilisée ailleurs que dans les ports méditerranéens, ailleurs que dans les milieux du négoce littoral, ailleurs que dans les franges du contact à l’autre. Elle était aussi utilisée dans les « sociétés de l’intérieur », bien qu’à des degrés peut-être limités : elle l’était à Kairouan, par exemple, ville de contact certes (car ville musulmane de pèlerinage) mais ville de l’intérieur. Elle l’était dans des régions plus éloignées encore (dans les régions de Taroudant ou de Mesrata, etc), comme en témoignent les extraits d’archives ou d’œuvres littéraires cités par J.Dakhlia. Elle l’était par les femmes, y compris dans les villes de l’intérieur, lorsqu’elles côtoient des chrétiens et des chrétiennes, comme le rappellent J.Dakhlia et A.Bannour. La dimension interne, voire intime de la langue franque doit d’ailleurs être prise en considération : la langue franque a permis aussi l’échange amoureux, conjugal, familial. Elle ne peut, en aucun cas, être réduite au côté quelque peu caricatural que les pièces de théâtre de Molière ou de Goldoni nous présentent, bien que les extraits qui y sont cités sont très utiles pour mieux la connaître, compte tenu du peu de témoignages écrits disponibles sur ce pidgin. A ce propos, H.Weinrich considère comme très positif le fait que ces auteurs donnent une « image gaie et enjouée de cette langue ».

La langue franque peut être vue plutôt comme un objet métis mais qui ne dénote pas nécessairement « un lieu emblématique du métissage méditerranéen » selon J.Dakhlia. Son existence même permet de prendre des distances avec l’idée d’une langue pure, et plus largement d’une société pure, intacte à la mixité. Elle n’a jamais été « une langue de ghetto » c’est-à-dire une langue de repli identitaire, ainsi que le souligne un des participants.

Un objet métis mais aussi un objet asymétrique, déséquilibré. Comme par sa structure même la langue franque est un mixte de langues romanes, la part du turc, de l’arabe et du grec y est minoritaire et, en aucun cas, représentative de la part réelle des locuteurs de ces langues en Méditerranée. La raison en est, sans doute, la réelle asymétrie des échanges commerciaux en Méditerranée, et notamment le fait que l’essentiel du commerce musulman de l’époque recourait à une flotte occidentale et était transporté par des chrétiens, comme J.Dakhlia en fait l’hypothèse.

La langue franque met en évidence la différence du regard porté sur l’Autre, sur l’étranger, entre les deux rives de la Méditerranée, et donc l’asymétrie de ce regard. Si les sociétés musulmanes ont recours à un tel moyen de communication si fortement marqué par la romanité pour communiquer avec des chrétiens, y compris lorsqu’ils sont leurs esclaves, inversement, il n’en est pas de même dans les pays de la rive nord de la Méditerranée. La relation que ces sociétés entretiennent avec l’Europe est « un rapport de familiarité mais pas un rapport de fascination », comme le souligne J.Dakhlia et le réaffirme A.Bannour. Dans cette perspective, celui-ci insiste aussi sur le mimétisme de l’Afrique du nord à l’égard de l’Europe et son ouverture à l’Autre et à ses langues, sans pour autant que cette ouverture signifie inégalité du rapport entre eux.

En définitive, Jocelyne Dakhlia et A.Bannour précisent, l’un et l’autre, que la langue franque instaure bien un lieu neutre de la communication. « Elle est le lieu de l’altérité surmontée. Mais aussi le rappel de l’altérité. Elle va abolir ponctuellement la frontière entre deux cultures, entre deux sociétés mais pour aussitôt tenir l’autre à distance ou pour instaurer le rappel d’une situation de seuil » pour citer, une fois encore, J. Dakhlia.

Une ou plusieurs langues franques ?

Les interventions présentées lors de ce débat comme les nombreuses questions des participants ont pu montrer qu’outre la langue franque historique (celle qui a existé en Méditerranée du XIIIe au XIXe siècle) d’autres langues franques ont existé en Méditerranée mais aussi ailleurs, là où se rencontrent des populations de langues diverses : en Océanie, en Afrique, etc. A. Bannour précise d’ailleurs qu’une « langue franque » arabe a même existé dans l’histoire.

En revanche, comme le fait remarquer Maurice Aymard, si l’anglais constitue une langue commune du monde actuel, il ne peut être considéré comme une langue franque, ainsi qu’il est trop souvent présenté ; car l’anglais, même utilisé actuellement dans une version appauvrie comme moyen quotidien de communication, est bien une langue qui existe en tant que telle. Il en est de même des autres langues communes de communication en Méditerranée que présentait H.Weinrich depuis l’Antiquité.

En guise de conclusion

A la fin de son exposé, Abderrazak Bannour s’est questionné sur l’intérêt de faire revivre actuellement une langue franque, un pidgin simplifié, pour les besoins de la communication dans le secteur du tourisme. Il a alors présenté l’expérience qu’il a menée auprès des commerçants de la médina de Kairouan : après leur avoir exposé l’intérêt de la langue franque et leur en avoir cité des extraits, il leur a demandé s’ils ne pensaient pas qu’il serait préférable de parler aux touristes en langue franque. Tous, à l’exception d’un, ont répondu que : « parler aux touristes leur propre langue leur permettait de gagner un client ». Comme le souligne A.Bannour : « parler à quelqu’un sa langue, c’est déjà, en quelque sorte, avoir prise, une certaine emprise aussi, sur sa mentalité ». Pour sa part, et dans cette même perspective de « revitaliser la langue franque » pour reprendre ses propres termes, Harald Weinrich propose d’ouvrir un petit portail sur la langue franque où l’on pourrait lire des extraits de textes en langue franque, les écouter, mais aussi trouver des bibliographies de travaux scientifiques consacrés à ce sujet et éventuellement pouvoir les lire (une fois qu’ils auront été numérisés).

La question des langues de communication en Méditerranée, et plus spécifiquement celle de la langue franque, ouvre, en réalité, beaucoup de pistes de réflexion pour comprendre la nature des rapports et des échanges entre les rives nord et sud de la Méditerranée. Elle incite à s’interroger sur les phénomènes de transfert et d’interaction culturels, de métissage et d’acculturation, avec toutes les précautions que l’usage de tels concepts nécessite. Toutes ces problématiques sont aussi au cœur des interrogations du programme STRABON.

Pour en savoir plus : quelques repères bibliographiques

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Lire des textes en langue franque, quelques références :

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